Lafarge: le dossier syrien entre les mains de la justice française et européenne

Une enquête interne chez LafargeHolcim a conclu que le géant du ciment avait «indirectement» payé des droits de passage et des taxes à des groupes armés de l'EI pendant la guerre en Syrie. Accusé depuis un an, Lafarge, aujourd'hui multinationale franco-suisse, est visé en France par une enquête préliminaire suite à des plaintes, l'une de Bercy et l'autre de l’ONG Sherpa.

Cimenterie Lafarge située au nord de la syrie, près de la frontière turque.
Cimenterie Lafarge située au nord de la syrie, près de la frontière turque. (Daniel RIFFET / Photononstop)

Le cimentier suisse LafargeHolcim a jusqu’au 15 juillet 2017 pour se trouver un nouveau patron. Son directeur général Eric Olsen, un ressortissant franco-américain, a été contraint à la démission à la suite d’une enquête interne dans laquelle, dit-il, il n'a été «en aucune manière impliqué, ni même informé d'actes répréhensibles». Et d'ajouter que sa «décision (...) contribuera à apaiser les fortes tensions récemment apparues autour de la question de la Syrie».

Car d'après l'audit interne, demandé par le Conseil d'admnistration, des responsables de Lafarge liés aux activités d'une filiale en Syrie ont «indirectement» financé des groupes armés dans ce pays en guerre pour continuer à faire fonctionner son usine syrienne.  

Lafarge reconnaît des «arrangements»
Début mars, le groupe franco-suisse a ainsi reconnu avoir «remis des fonds à des tierces parties afin de trouver des arrangements avec un certain nombre de ces groupes armés, dont des tiers visés par des sanctions», en 2013 et 2014, pour maintenir en activité la cimenterie de Jalabiya, située à 150 km au nord-est d’Alep.  

Ces arrangements ont profité à l’organisation Etat islamique, d'après Le Monde qui avait révélé l’affaire en juin 2016. Un système de droit de passage avait été instauré pour les ouvriers travaillant sur le site, ainsi que pour les marchands de ciment venant s’y approvisionner, décrit le journal. La cimenterie s’est aussi fournie en pétrole raffiné par l’EI ou payait des taxes au groupe djihadiste via un intermédiaire missionné par Lafarge. L'organisation terroriste avait fini par prendre le contrôle du site en septembre 2014.

Au cours de l'audit interne, LafargeHolcim a reconnu début mars des erreurs de jugement «inaceptables» retrospectivement et annoncé avoir mis en place des mesures correctives: «L'adoption d'une procédure plus rigoureuse d'évaluation des tiers à haut risque, l'instauration d'un programme de dépistage des tiers à risques et d'un nouveau programme de contrôle autour des sanctions et des exportations.»

Plaintes de Bercy et de l'ONG Sherpa
Une plainte du ministère français de l'Economie, fin septembre 2016, a précédé l'ouverture d'une enquête préliminaire, en octobre, sur la multinationale soupçonnée d'avoir enfreint les sanctions imposées par l'Union européenne à l'encontre du régime de Bachar al-Assad.

La plainte de Sherpa, l'ONG française de défense des victimes de crimes économiques, vise quant à elle des faits de financement du terrorisme, de complicité de crimes de guerrre et de crimes contre l'humanité, et de mise en danger délibéré d'autrui.

Achetée en 2007 par le français Lafarge, cette cimenterie syrienne avait nécessité trois années de travaux qui ont coûté plus de 680 millions de dollars avant sa remise en service en 2010. Il s'agissait alors pour le groupe du plus gros investissement étranger dans le pays en dehors du secteur pétrolier.


Olsen, DRH de Lafarge au moment des faits
LafargeHolcim est né de la fusion entre le cimentier français et son concurrent suisse en avril 2015. Eric Olsen, qui n'était que DRH de Lafarge au moment des faits syriens, a alors pris la tête de cette multinationale. Olsen «commençait à construire sa réputation», écrivait le 24 avril 2017 la Deutsche Bank dans une note, interprétant ce départ comme un «signe négatif pour le groupe».

Le dirigeant avait dû affronter une autre tempête médiatique lorsqu'il s'était dit, en mars, prêt à vendre son ciment pour construire le mur anti-clandestins promis par Trump entre les Etats-Unis et le Mexique.