En 2016, les juifs de France ont moins émigré en Israël

En 2015, près de 7.500 juifs français ont fait leur «alya» («montée» en hébreu) en Israël, ce qui fait d’eux le plus important contingent d’immigrants dans le pays. Un record lié aux attentats dans l’Hexagone. Mais pour les huit premiers mois de 2016, le chiffre est en baisse de 42%. Et les retours seraient nombreux. Il faut dire que les conditions de vie dans l’Etat hébreu ne sont pas faciles.

Un membre de la communauté juive dans une pâtisserie de Netanya (nord de Tel Aviv), le 27 janvier 2015.
Un membre de la communauté juive dans une pâtisserie de Netanya (nord de Tel Aviv), le 27 janvier 2015. (REUTERS - Ronen Zvulun)

«Selon le ministère israélien de l’Immigration, plus de 90.000 Français juifs sont venus en Israël depuis la naissance de l’Etat juif en 1948», rapporte le journaliste René Backmann sur son blog. Et on évalue aujourd’hui à 150.000 le nombre de Franco-Israéliens qui y vivent.

Les aides pour faciliter leur installation sont nombreuses: billet d’avion payé, réductions fiscales… Au-delà, ces dernières années, la communauté française a vu ses effectifs croître en raison de l’augmentation des actes antisémites et des attentats dans l’Hexagone. Mais aussi de la mauvaise situation économique de la France. Résultat : la hausse a été forte pour atteindre, en 2015, le record de 7835 personnes qui ont fait leur alya.  

«Le profil des immigrants de la vague 2014-2015 est à l’image de la communauté française: on y trouve toutes sortes de milieux sociaux et professionnels. Alors que dans les années précédentes, on comptait en plus grand nombre des personnes avec des pratiques religieuses traditionnelles et aux motivations idéologiques fortes», observe Daniel Benhaïm, directeur de l’Agence juive pour Israël, institution officielle israélienne en charge de l’immigration juive.

Adaptation difficile
Mais en 2016, la tendance s’est inversée: de janvier à août, 3452 juifs français sont venus vivre en Israël, soit une baisse de 42%. Et selon une extrapolation, il devrait y avoir environ 5000 départs pour l'ensemble de l'année 2016. Il faut dire que l’adaptation de ces immigrants à une nouvelle vie est tout sauf simple. «La liste des écueils est connue: barrière de l’hébreu, casse-tête pour trouver un logement (les prix de l’immobilier ont bondi de 55% à l’achat et de 30% à la location entre 2008 et 2013), difficultés à trouver un travail, (…) système social peu protecteur, indemnités de chômage faibles, parc HLM inexistant…», observe L’Obs.

A cela s’ajoutent des salaires moins élevés qu’en France (de l’ordre de 10-15%). Et un taux de pauvreté de 22% (14,2% en France), le 2e plus important des pays de l’OCDE. «On croit arriver dans un pays de culture européenne, on est habitué à l’Etat-providence français. Mais on se retrouve au Proche-Orient, dans un système très libéral», raconte un journaliste français resté 10 ans en Israël (et cité par L’Obs).

Autre problème: la reconnaissance des diplômes. Ainsi, avocats, experts-comptables, dentistes se voient contraints de repasser des examens difficiles s’ils veulent exercer dans leur nouveau pays.
Immigrés français récemment arrivés en Israël en train de suivre des cours d\'hébreu à Jérusalem le 20 juin 2015
Immigrés français récemment arrivés en Israël en train de suivre des cours d'hébreu à Jérusalem le 20 juin 2015

Retour
Conséquence: nombre de Français prendraient le chemin du retour («yerida», «descente» en hébreu). Selon des sources officieuses, entre 15 et 20% des immigrants français repartiraient dans les cinq ans qui suivent leur arrivée. Et près de 5% achètent un billet d’avion retour dès la première année.

Selon l’Agence juive pour Israël, les données avancées de 15-20% rentrent dans la «moyenne des processus migratoires» de par le monde. Pour autant, il n’existe aucun chiffre officiel. «Ceci pour une raison technique dans la mesure où l’alya est un processus migratoire: le nombre de personnes obtenant la nationalité israélienne est très contrôlé. Mais quand on quitte Israël, on n'a aucune obligation de se signaler», explique Daniel Benhaïm. L’Agence dit donc n’avoir aucune donnée. Sans pour autant nier le phénomène. Pour ceux qui arrivent, «il y a forcément une transition difficile. Notamment en raison des différences culturelles avec la France».

«Tout processus migratoire connaît ses difficultés et ses réussites», poursuit Daniel Benhaïm. Parmi les immigrants de la vague des années 2014-2015, le taux de retour est «quasi-nul», dit-il. «Pour les années antérieures, il est encore trop tôt pour se prononcer.»
 
Mais tout le monde ne voit pas les choses de cette manière. «La question du retour soulève un double tabou: pour la communauté juive, qui voit cela comme un échec, et pour Israël lui-même, puisque c’est la preuve qu’il ne parvient pas à bien intégrer ses nouveaux arrivants», estime l’historienne Frédérique Schillo, citée par Le Monde. «Si on apprend que la formidable émigration française de ces dernières années se traduit par un échec, que dira-t-on? L’Agence juive pour Israël n’a aucun intérêt à en parler», affirme l’historienne.