Peut-on qualifier les islamistes du Mali de terroristes ?

Pour le gouvernement Hollande, les groupes contre lesquels se bat l'armée française au Mali sont des terroristes. Mais la réalité du terrain est plus complexe.

Des membres du groupe Ansar Dine, le 7 août 2012 à Kidal (Mali).
Des membres du groupe Ansar Dine, le 7 août 2012 à Kidal (Mali). (ROMARIC OLLO HIEN / AFP)

Des groupes terroristes. C'est ainsi que François Hollande a toujours désigné les groupes islamistes qui contrôlent le nord du Mali depuis avril 2012. Alors que les soldats français et maliens viennent de reprendre la ville de Gao, les combats se poursuivent dans la zone. Depuis le début de l'intervention, le vocabulaire se durcit. "Que faire des terroristes ? Les détruire", lançait même François Hollande le 15 janvier. 

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Les mots de François Hollande rappelle la rhétorique de l'administration Bush, partie en "guerre contre le terrorisme" en Irak. A l'époque, toute la classe politique française avait critiqué ce type de discours. Le président français ne commet-il pas un abus de langage en réutilisant ces termes ? Décryptage.

"Terroriste", un terme difficile à définir

Sur le papier, les termes de terroriste et terrorisme sont définis clairement comme l'emploi de la violence (attentats, prises d'otages…) pour "créer un climat d'insécurité, pour exercer un chantage" ou "pour satisfaire une haine à l'égard d'une communauté, d'un pays, d'un système". Mais leur utilisation historique brouille les cartes. "On ne peut pas appréhender ce mot en dehors des circonstances historiques, estime André Bourgeot, spécialiste du Sahel au CNRS contacté par francetv info. Pendant la guerre d'Algérie, les membres du FLN étaient considérés comme des terroristes. Ils ne l'ont plus été par la suite."

"Qui n'a pas été terroriste ? Yasser Arafat ne fut-il pas un terroriste, comme les chefs de l'Irgoun [une organisation armée juive] en Israël ? Et les indépendantistes irlandais ? Et les résistants français, aux yeux de Vichy et de l'occupant allemand ?", s'interroge le spécialiste des questions militaires de Marianne, Jean-Dominique Merchet.

Le cas Ansar Dine

L'utilisation du terme est encore plus délicate dans le Nord-Mali. Si Al-Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi), le Mouvement pour l'unicité du jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) et Ansar Dine partagent des objectifs communs, comme l'instauration de la charia dans les zones sous leur contrôle, les méthodes diffèrent. "Le Mujao et Aqmi cherchent à imposer une idéologie par la terreur, avec des prises d'otages et des bombes. Cela ne me paraît pas absurde de les qualifier de terroristes, estime Pierre Boilley, directeur du Centre d'études des mondes africains (Cemaf) au CNRS. C'est plus compliqué pour Ansar Dine, qui n'a pas posé de bombe et n'a pas pris d'otages".
 
Une analyse partagée par André Bourgeot: "Un terroriste pratique la prise d'otage, pour financer le terrorisme sous d'autres formes et pratique des attentats. Aqmi et le Mujao répondent à ces trois critères. Ce n'est pas le cas d'Ansar Dine." Le chercheur préfère cependant la terminologie "groupe jihadiste armé" pour désigner ces trois mouvements. Quant au quatrième, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), qui a participé aux combats contre l'armée malienne avant d'être supplanté par les jihadistes, "ce ne sont pas des terroristes, ni des salafistes, ce sont simplement des rebelles politiques", rappelle Pierre Boilley. 
 
Enfin, si Aqmi et le Mujao comptent de nombreux étrangers dans leurs rangs et organes de direction, Ansar Dine et le MNLA, composés principalement de Touareg maliens, "sont ancrés sur le territoire", rappelle le directeur du Cemaf. "Nous avons à faire à des soldats qui certes, propagent une vision du monde que nous rejetons, mais à des soldats quand même", observe Jean-Dominique Merchet, qui souligne que ces groupes "se battent à découvert"
 
Or, s'il est moins connu qu'Aqmi, Ansar Dine est pourtant le groupe qui compte le plus de combattants : ils seraient entre 3 000 et 5 000 contre seulement 300 pour Aqmi et 100 pour le Mujao, selon Courrier International

Un élément de langage plutôt pratique

Pour le gouvernement, le mot "terroriste" présente de nombreux avantages. "Terroriste, c'est un terme qui fédère rapidement. Qui va accepter des pratiques terroristes ? On crée les conditions de l'adhésion, cela ne suscite pas de réflexion", analyse André Bourgeot. "Cela a le mérite d'être clair et de réduire les adversaires à des gens qui ne sont pas acceptables", abonde Pierre Boilley. Un peu isolé sur le terrain, le gouvernement français utilise ainsi le mot le plus à même de convaincre d'éventuels alliés.

Autre avantage, "terroriste" permet d'éviter toute référence à l'islam, explique André Bourgeot. Dans un climat intérieur où gagne l'islamophobie, le gouvernement chercherait ainsi à éviter tout amalgame entre islam et violence. Une précaution qui peut également servir à l'international, puisque quelques pays arabes ont critiqué l'intervention française.

Les derniers développements du conflit pourrait cependant obliger le gouvernement français à modérer son discours guerrier. En désaccord avec la ligne du leader d'Ansar Dine, l'aile modérée du groupe a décidé jeudi 24 janvier de faire sécession pour former le Mouvement islamique de l'Azawad (MIA). Ce nouveau groupe s'est dit favorable à une solution pacifique, une initiative qui pourrait relancer les négociations.