L'universitaire M. H. Benkheira sur les manifestations en terre d'islam

Mohammed Hocine Benkheira, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, analyse ce qui amène des musulmans du monde entier à manifester contre le film islamophobe «Innocence de l’islam». Un film qui, selon le grand mufti d’Egypte, Ali Gomaa, s’en prend au «caractère sacré» du prophète et l’injurie.

Manifestants protestant contre la sortie du film \"L\'innocence de l\'islam\" à Amsterdam le 16 septembre 2012
Manifestants protestant contre la sortie du film "L'innocence de l'islam" à Amsterdam le 16 septembre 2012 (AFP PHOTO - ANP - EVERT ELZINGA)

Comment expliquer qu’une obscure vidéo, coproduite par un copte égyptien de Los Angeles et des évangélistes américains, et tournée par un réalisateur de films pornos, suscite-t-elle autant de réactions dans le monde musulman ?

Il faut bien comprendre que si en Occident, on fait une distinction entre religion et politique, en islam, une telle distinction n’a pas cours. Dans le système religieux de l’islam, Dieu occupe la place centrale. Il envoie aux hommes des messagers qui sont les prophètes. Muhammad est le dernier d’entre eux. Selon le verset 40 de la sourate 33 du Coran, beaucoup commenté, il est «le sceau des prophètes». Après lui, il n’y a pas eu d’autres prophètes et il n’y en aura pas d’autres. Dans la même sourate, le verset 6 sous-entend qu’il est aussi «le père» des croyants. La notion de Sunna est d’une certaine façon une réalisation de cette conception. 

A ces formulations coraniques, s’en sont rajoutées d’autres au cours de l’Histoire. Les penseurs musulmans ont adopté sans doute tardivement le concept d’impeccabilité (‘isma) : c’est le fait de ne jamais commettre une faute, ni petite ni grande. L’apport du soufisme dans la construction de la figure prophétique a été primordial. D’une part, on voit apparaître, sans doute sous l’influence du chiisme, la notion de «lumière de Muhammad», créée par Dieu avant même de créer Adam. D’autre part, on élabore la notion de l’Homme Parfait (al-insân al-kâmil). Cette dernière notion, proprement mystique et philosophique aussi, coïncide avec la notion de Modèle, telle qu’elle apparaît dans le Coran (sourate 33, verset 21).

Un autre élément doit être pris en compte. Alors que les Occidentaux ont l’habitude de vivre dans des Etats-nations, du côté musulman, ces Etats n’ont pas d’ancrage historique ou culturel, malgré les nombreux efforts accomplis depuis un siècle. C’est pour cela que le lien politique n’a pas réussi à représenter l’universel : derrière le vernis de l’Etat, la réalité c’est la gestion selon la parenté, l’appartenance ethnique ou même la tribu. Face à cela, le lien religieux apparaît comme le seul universel possible, dans la mesure où toutes les particularités s’y dissolvent. Ainsi, la véritable demeure pour les musulmans, ce n’est pas l’Etat national formel auxquels ils appartiennent juridiquement et dans lequel ils ne se reconnaissent pas, mais la Umma, c’est-à-dire «la communauté des croyants».

Or le véritable chef de cette communauté, c’est Muhammad. Médiateur entre Dieu et les hommes, il est le pilier de tout l’édifice. S’attaquer à lui, c’est remettre en cause tout l’édifice. Dans ce contexte, il est défendu de l’insulter et de porter atteinte à sa personne.

Les manifestations dans le monde


BFM, 13-9-2012

Les insultes et les atteintes au prophète sont-elles définies par le Coran ?

Le Coran évoque l’hostilité au Prophète, dont il souligne la noblesse. Il le pose comme autorité ultime, après Dieu. Dès lors, la notion occidentale de blasphème n’est pas la plus adaptée pour considérer le problème de l’injure au Prophète (sabb al-nabî). Il faut plutôt comparer cette dernière au crime de lèse-majesté, comme dans la Rome antique ou dans la France absolutiste. Aujourd’hui encore, dans de nombreux pays, y compris démocratiques, on punit les offenses au chef de l’Etat. Si les musulmans appartiennent à un corps politique dont la tête est Muhammad et si le chef de toute communauté doit être protégé contre les actes sacrilèges, on peut comprendre pourquoi des musulmans peuvent réagir violemment, surtout que les réactions de leurs divers gouvernements sont molles. Le droit islamique a statué sur ces questions.

Même si peu de musulmans ont manifesté, on doit prendre conscience que tous ont été blessés par ce type d’agression. De ce point de vue, pour eux, le film US, les caricatures danoises ou le roman de Rushdie sont des attaques injustifiées non seulement contre leur religion, mais surtout contre leur identité même.

Vous reprenez là des affaires remontant à plusieurs années...

Le conflit entre Occident et islam n’est pas nouveau. De ce point de vue, le film, qui se moque par exemple de la sexualité du prophète et de la polygamie, reprend une thématique déjà développée par des chrétiens il y a plusieurs siècles, comme par exemple, au XIIIe siècle, l’opuscule composé par le Dominicain Raymond Martin.

Mais depuis deux siècles, ce conflit a tourné au désavantage du monde musulman. Il y a eu le processus de colonisation, la décolonisation qui n’a pas abouti forcément à l’émancipation des peuples, les guerres en Irak et en Afghanistan, la situation des Palestiniens… En clair, côté musulman, on a assisté à une accumulation de griefs contre le monde occidental. L’affaire du film est perçue comme une attaque de plus contre les musulmans, sans doute bien plus grave que les précédentes.

Qui est le réalisateur du film «L'innocence de l'islam» ?


Sujet de Martine Laroche-Joubert diffusé dans le journal de 13h de France 2, le 13 septembre 2012