Iran : candidats, enjeux, risque d'abstention... Ce qu'il faut savoir avant l'élection présidentielle

Article rédigé par franceinfo avec AFP
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 5 min
Un partisan du candidat à la présidence iranienne, Saïd Jalili, brandit un drapeau iranien devant des portraits du candidat ultraconservateur, lors d'un rassemblement de campagne électorale, à Téhéran, en Iran, le 24 juin 2024. (MORTEZA NIKOUBAZL / NURPHOTO / AFP)
Cette élection, organisée en urgence après la mort de président Ebrahim Raïssi, doit se tenir le 28 juin.

Un peu plus d'un mois après la mort du président iranien, Ebrahim Raïssi, dans un accident d'hélicoptère, le 19 mai, l'Iran tourne désormais son attention sur la présidentielle du vendredi 28 juin, lors de laquelle le camp conservateur souhaiterait voir élire un candidat loyal au guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.

Sur fond de guerre à Gaza et d'inquiétudes sur le programme nucléaire iranien, et alors que Téhéran est un acteur majeur au Moyen Orient, cette élection aux multiples enjeux est scrutée de près sur la scène internationale, tandis que la population iranienne boude les urnes. Franceinfo vous dit l'essentiel de ce qu'il faut savoir avant le vote.

Une élection organisée en urgence

D'abord prévu au printemps 2025, le scrutin a dû être organisé en urgence, afin de remplacer le précédent président élu, Ebrahim Raïssi, mort à 63 ans dans un accident d'hélicoptère. Après des funérailles déclarées jour férié et une période de deuil de cinq jours, le guide suprême Ali Khamenei, la plus haute autorité de la République islamique, a chargé le président par intérim, Mohammad Mokhber, d'organiser l'élection présidentielle.

La Constitution iranienne prévoit en effet que l'élection d'un nouveau président doit avoir lieu dans les 50 jours qui suivent le décès de son prédécesseur, ce qui ne laisse qu'une courte période pour organiser les élections, et permettre aux candidats de s'annoncer et de faire campagne.

Quatre candidats en lice, presque tous conservateurs

Six candidats, la plupart conservateurs, ont été autorisés à concourir à l'élection présidentielle du 28 juin. Ils ont été sélectionnés par le Conseil des gardiens de la Constitution, un organe non élu dominé par les conservateurs et chargé de superviser le processus électoral, parmi les 80 personnalités ayant déposé leur candidature. Deux d'entre eux se sont cependant retirés de la course à la présidentielle : le maire de Téhéran, Alireza Zakani, et le chef ultraconservateur de la Fondation des martyrs, Amir Hossein Ghazizadeh Hashemi. Ces deux candidats étaient largement distancés dans les sondages.

Parmi les qualifiés toujours en lice figurent Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, Saïd Jalili, l'ancien négociateur du dossier nucléaire, Mostafa Pourmohammadi, ancien ministre de l'Intérieur, et enfin Masoud Pezeshkian, député de la ville de Tabriz, ancien ministre de la Santé et unique candidat présenté comme réformateur. Selon un sondage de l'institut Ispa, les trois favoris sont Saïd Jalili, Mohammad-Bagher Ghalibaf et Masoud Pezeshkian.

Le Conseil a disqualifié l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad, qui souhaitait à 67 ans retrouver le poste qu'il a occupé de 2005 à 2013. Il avait déjà été écarté aux présidentielles de 2017 et 2021. Un autre vétéran de la République islamique, Ali Larijani, ancien président du Parlement considéré comme modéré, a également été rejeté, comme il l'avait été en 2021. Quatre femmes ont aussi déposé un dossier de candidature cette année, mais aucune d'entre elles n'a été qualifiée. Le Conseil des gardiens de la Constitution n'a pas justifié publiquement ses choix.

Des enjeux sur les sanctions occidentales, le nucléaire, l'inflation

Cette élection se tient alors que les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, ne cessent de renforcer leurs régimes de sanctions contre Téhéran en mettant en cause la poursuite de son programme nucléaire, ses soutiens au Hamas dans la guerre contre Israël et à la Russie opposée à l'Ukraine ou "les violations" aux droits humains. Partisan de la fermeté face à l'Occident, l'ayatollah Khamenei a appelé les six candidats à éviter toute déclaration qui serait susceptible de "plaire à l'ennemi".

L'un des trois favoris, Saïd Jalili, ancien négociateur ultraconservateur du dossier nucléaire, a plaidé pour la poursuite de cette politique anti-occidentale en déclarant que "la communauté internationale ne se composait pas de deux ou trois pays" occidentaux. Pour lui, l'Iran doit au contraire renforcer ses liens avec la Chine sur le plan économique, avec la Russie dans le domaine de la défense, mais aussi avec les pays arabes, le rival saoudien en tête.

Plus pragmatique, le candidat conservateur Mohammad Bagher Ghalibaf estime que l'Iran ne doit négocier avec les pays occidentaux que s'il a "un avantage économique" à en retirer, en particulier par une levée des sanctions. L'actuel président du Parlement appelle par ailleurs à continuer d'accroître les capacités nucléaires du pays, une stratégie qui porte ses fruits en "forçant l'Occident à négocier avec l'Iran".

En revanche, le réformateur Masoud Pezeshkian promeut l'établissement de "relations constructives" avec Washington (Etats-Unis) et les capitales européennes afin de "sortir l'Iran de son isolement". "Si nous pouvions lever les sanctions, les Iraniens pourraient vivre confortablement", a résumé Masoud Pezeshkian. Les 85 millions d'habitants sont confrontés à une très forte inflation, de l'ordre de 40%, à un chômage élevé et à la dépréciation record du rial, la monnaie nationale, par rapport au dollar.

La question sensible du port obligatoire du voile par les femmes fait aussi partie des enjeux de cette campagne. Interrogés sur le sujet, la plupart des candidats ont adopté une attitude prudente, se déclarant opposés à la police des mœurs et au recours à la violence contre les femmes ne portant pas de voile.

Une abstention record attendue

Lors de la précédente présidentielle, en 2021, 51% des électeurs iraniens s'étaient abstenus, un taux record depuis la révolution islamique de 1979. Selon Amélie Chelly, sociologue spécialiste de l'Iran et chercheuse à la Sorbonne Nouvelle (Erti), l'abstention a cette nouvelle élection s'annonce au moins aussi importante. "Les jeunes iraniens ne se déplaceront pas", estime la sociologue, car "aucun candidat ne répond à leurs attentes".

"Tous ces candidats sont acquis à l'idéologie du guide suprême. Même Masoud Pezeshkian, qui est présenté comme réformiste, n'est pas si différent des conservateurs", explique Amélie Chelly. Quel qu'il soit, le prochain président aura en effet une marge de manœuvre limitée, car la stratégie nationale est fixée par l'ayatollah Ali Khamenei, à la tête de la République islamique depuis trente-cinq ans, qui a appelé les électeurs à se mobiliser mardi. "Nous insistons sur l'importance d'une participation élevée [aux élections] car elle fait la fierté de la République islamique, a déclaré la Guide suprême au cours d'un discours télévisé à trois jours du scrutin. A chaque fois que la participation du peuple aux élections a été faible, les ennemis de la République islamique nous ont blâmés."

Le potentiel successeur de l'ayatollah Ali Khamenei

Si le président n'a que peu de pouvoir, ce poste est en revanche une position stratégique afin de prétendre à la succession du Guide suprême. Avant la mort d'Ebrahim Raïssi,"c'était une certitude qu'il allait prendre la suite", explique Amélie Chelly. Mais désormais, les cartes sont rebattues.

Elu pour quatre ans, le candidat qui remportera l'élection présidentielle du 28 juin pourrait en effet être appelé à succéder à l'ayatollah d'Ali Khamenei. Agé de 85 ans et atteint d'un cancer de la prostate depuis près de dix ans, la question sa succession pourrait se poser dans les années à venir.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.