Tensions entre l'Inde et le Pakistan : "Les intérêts des deux camps appellent à la désescalade"

Les forces armées pakistanaises ont affirmé mercredi avoir abattu deux avions indiens. L'Inde, de son côté, assure avoir détruit un appareil pakistanais.

Des troupes indiennes à la frontière avec le Pakistan près d\'Amritsar, le 27 février 2019. 
Des troupes indiennes à la frontière avec le Pakistan près d'Amritsar, le 27 février 2019.  (NARINDER NANU / AFP)

La tension est brutalement montée, mercredi 27 février, entre l'Inde et le Pakistan. Les deux voisins ont chacun affirmé avoir abattu des avions ennemis, les deux puissances nucléaires répétant toutefois vouloir éviter "l'escalade". Une crise qui intervient au lendemain d'une "frappe préventive" de l'armée indienne contre un camp d'entraînement au Pakistan du groupe islamiste Jaish-e-Mohammed (JeM). Ce groupe rebelle avait revendiqué un attentat-suicide au Cachemire indien ayant tué au moins 40 paramilitaires indiens, le 14 février.

Cette poussée de fièvre alarme la communauté internationale, qui redoute un conflit ouvert entre les deux frères ennemis d'Asie du Sud autour de la région poudrière du Cachemire, pomme de discorde depuis des décennies. Isabelle Saint-Mézard, chercheuse associée au Centre Asie de l'Ifri et spécialiste de l'Asie du Sud, livre son analyse à franceinfo. 

Franceinfo : comment évaluez-vous la gravité des incidents de ces derniers jours ?  

Isabelle Saint-Mézard : La logique militaire qui est en train de se développer sur le terrain est inquiétante. On a une nouvelle modalité du conflit avec les armées de l'air en première ligne et les avions indiens qui s'enfoncent assez profondément en territoire pakistanais. C'est grave et alarmant. Cependant, le discours diplomatique et politique qui accompagne de part et d'autre ces opérations militaires montre clairement qu'aucune des deux parties ne veut rentrer dans une logique d'escalade, car personne n'a intérêt à ce que la crise s'aggrave ou se prolonge. 

Du côté indien, le Premier ministre a fait ce qui était attendu. Après l'attentat du 14 février, il ne pouvait rester inactif d'un point de vue militaire. Modi a construit toute son image politique sur celle d'un homme fort, qui prend des décisions rapides. En annonçant avoir attaqué un camp d'entraînement d'islamistes au Pakistan, Modi a permis de calmer la colère indienne. De manière très cynique, cela peut même l'aider à retrouver l'éclat qu'il avait perdu dernièrement. Mais il n'a pas intérêt à ce que la crise se prolonge, car les élections se rapprochent, et cela serait compliqué de mener une guerre lors d'une campagne électorale.

Du côté pakistanais, son allié chinois a beaucoup d'intérêts économiques au Pakistan, et il ne veut pas que le pays bascule dans une crise militaire. Le Pakistan est d'autre part dans une situation financière très délicate. Ce sont des éléments qui incitent à une certaine réserve.  

Que peut-on dire de la guerre de communication qui est en train de se jouer ?

C'est une guerre classique psychologique, qui prend une ampleur d'autant plus importante qu'en Inde et au Pakistan, on est très connectés, et les opinions publiques sont parties prenantes de cette crise.

La bataille de l'opinion publique, du côté indien comme pakistanais, est capitale.Isabelle Saint-Mézardà franceinfo

L'opinion indienne est profondément choquée par l'attentat du 14 février. Et en colère, car elle ne supporte plus cette récurrence d'attaques terroristes, perpétrées systématiquement par des groupes pakistanais. De son côté, l'armée pakistanaise est extrêmement sensible à son image et à sa stature. Chaque bélligérant joue sur au moins deux fronts : la scène bilatérale et la scène intérieure. 

Que reproche l'Inde au Pakistan, et en quoi ces reproches sont-ils fondés ? 

L'Inde reproche a minima au Pakistan de ne pas lutter contre des groupes terroristes anti-indiens qui sont basés sur son territoire. Après, on a souvent une vision plus maximaliste qui est que l'armée et les services de renseignement pakistanais protègent ces groupes terroristes et leur sous-traitent certains objectifs anti-Indiens. 

Les Indiens sont frustrés effectivement par un certain nombre de blocages dans la lutte contre le terrorisme du côté pakistanais. Ainsi, les commanditaires de l'attentat de Bombay n'ont toujours pas été jugés par la justice pakistanaise. Pékin, grand allié d'Islamabad, a jusqu'à présent systématiquement usé de son veto au Conseil de sécurité de l'ONU, qui cherchait à placer Masood Azhar [le fondateur du groupe Jaish-e-Mohammad, qui a revendiqué l'attentat du 14 février] sur la liste des personnes appartenant à des organisations terroristes. 

Ces tensions peuvent-elles dégénérer en conflit ouvert ?

Si le conflit devait éclater, je pense que cela se déroulerait d'abord dans la zone de la ligne de contrôle, extrêmement militarisée au Cachemire, au nord des deux pays. Ce qu'on risque de voir, c'est peut-être moins des batailles aériennes que des tirs à l'arme lourde. On pourrait revenir à des modalités de conflit malheureusement plus classiques. 

Ce qui est à craindre, c'est une autre attaque terroriste dans les semaines à venir, en pleine période électorale, ou peu après la mise en place du prochain gouvernement indien. La marge de tolérance de l'Inde face à ces attaques est réduite. En même temps, sa marge de manœuvre militaire l'est également. Les deux Etats ayant l'arme nucléaire, ils savent très bien quels risquent ils encourent en cas d'escalade militaire.