Que se passe-t-il en Inde, où deux millions de personnes ont été privées de nationalité ?

L'Etat d'Assam, au nord-est de l'Inde, expérimente le "registre national des citoyens", dont la liste finale vient d'être publiée par les autorités.

Des habitants d\'Assam, en Inde, cherchent leur nom dans le registre national des citoyens. 
Des habitants d'Assam, en Inde, cherchent leur nom dans le registre national des citoyens.  (BIJU BORO / AFP)

Le gouvernement indien souhaite se débarrasser des "étrangers exfiltrés". Près de deux millions de personnes de la région d'Assam sont exclues de la nationalité indienne, après la publication, samedi 31 août, du "registre national des citoyens"Ces habitants, en majorité des musulmans, risquent de se retrouver sans nationalité et d'être déportés. Franceinfo fait le point sur la situation. 

La version finale d'un "registre national des citoyens"  

Le gouvernement indien a révélé samedi la liste finale d'un "registre national des citoyens" (RNC). Quelque 31,1 millions d'habitants d'Assam, région du nord-est de l'Inde particulièrement en proie aux tensions ethniques et religieuses, y ont été inscrits. Quelque 1,9 million d'habitants restant n'ont pas été inclus. Ils disposent de 120 jours pour faire appel auprès d'un tribunal spécial, sans quoi ils seront  définitivement exclus de la nationalité indienne. 

Ce registre, créé en 2015 à l'initiative du gouvernement nationaliste hindou, est testé dans l'Assam en vue d'être mis en place sur l'ensemble du territoire indien.  Une première version, publiée en juillet 2018, avait exclu 4 millions d'habitants d'Assam de la nationalité indienne. Ils avaient alors dû fournir des documents supplémentaires, parfois impossibles à obtenir, pour espérer voir leur nom inscrit dans le fichier final. Officiellement, le RNC vise à lutter contre l'immigration illégale, mais l'opposition accuse les nationalistes hindous de s'en servir contre les minorités, notamment musulmanes.

Plus de 2 500 fonctionnaires ont travaillé à plein temps pendant quatre ans à la constitution de ce registre, rapportait Le Monde en avril 2019. Les informations personnelles (âge, adresse, liens de parenté) des 32 millions d'habitants de l'Assam ont été consignées à la main, traduites dans plusieurs langues, puis scannées par un logiciel créé pour l'occasion. Les habitants de l'Assam devaient prouver leur citoyenneté indienne en justifiant leur présence ou celle de leur famille sur le territoire avant 1971. Une procédure complexe pour la majorité des habitants de cet Etat, où le taux d'analphabétisme est élevé.

Une volonté du gouvernement nationaliste

Le BJP, parti nationaliste de Narendra Modi réélu en mai derniera annoncé vouloir mettre en place une "nouvelle stratégie pour chasser les immigrés clandestins" en parallèle de ce fichier. Passé le délai de 120 jours, les personnes ayant épuisé les recours légaux seront déclarées étrangères et pourront être placées en détention en vue d'une expulsion. Dix nouveaux camps de rétention des étrangers vont être construits, a annoncé le gouvernement. 

Il s'agit d'une énième mesure en ce sens prise par le gouvernement nationaliste à la tête du pays depuis 2014. L'Inde a adopté en janvier dernier une loi accordant la citoyenneté aux personnes réfugiées en Inde venues du Bangladesh, du Pakistan et d'Afghanistan durant les six dernières années. Cette mesure ne s'appliquait qu'aux non-musulmans. Dès lors, la communauté musulmane indienne – qui compte quelque 170 millions de personnes – avait fait part de ses craintes.

A l'époque, le ministre de l'Intérieur Amit Shah, très proche du Premier ministre nationaliste Narendra Modi (à la tête du parti BJP), avait appelé à expulser les "termites". Quelques mois plus tard, et en amont des élections de mai dernier, il avait déclaré vouloir "mener une campagne nationale visant à renvoyer les infiltrés".

Plus récemment, le 5 août, le gouvernement de Modi a également révoqué le statut spécial d'autonomie de la partie indienne du Cachemire, majoritairement peuplée de musulmans, suscitant sur place de vive tensions.

Une région particulièrement vulnérable

L'Assam, Etat indien frontalier du Bangladesh, a connu un afflux d'immigrants venu de ce pays après la guerre d'indépendance, en 1971. Depuis, il est en proie à d'importantes tensions interethniques et interreligieuses. En 1983, quelque 2 000 personnes avaient été tuées en une seule journée, lors d'émeutes raciales particulièrement violentes.

Les habitants de cette région demandent depuis des décennies des mesures contre l'immigration du Bangladesh et la violence. Le BJP, promettant un strict encadrement des migrations, est ainsi arrivé en tête des élections législatives. 

Avant la publication du registre national des citoyens, la sécurité avait été renforcée en Assam, où les autorités craignaient des débordements violents. Aucun incident n'a été signalé dans l'immédiat. Plusieurs ONG, dont Amnesty international, dénoncent depuis des mois l'avenir incertain des personnes radiées de la nationalité indienne.