Grèce : qui est Alexis Tsipras, l'homme qui fait trembler l'Union européenne ?

Fort de sa victoire au référendum, le Premier ministre grec a fait vaciller l'Europe, avant de mettre sur la table des projets de réforme. Mais qui se cache derrière ce quadragénaire, chef de la gauche radicale ?

Le Premier ministre de la Grèce, Alexis Tsipras, devant les drapeaux des pays de la zone euro, à Bruxelles (Belgique), le 7 juillet 2015.
Le Premier ministre de la Grèce, Alexis Tsipras, devant les drapeaux des pays de la zone euro, à Bruxelles (Belgique), le 7 juillet 2015. (JOHN THYS / AFP)

"Les pays de l'eurozone sont comme une chaîne, tous liés les uns aux autres. Si on brise un maillon, c'est la chaîne tout entière qui risque de se défaire. Exclure la Grèce de l'euro provoquerait un effet domino." Alexis Tsipras a choisi cette image pour parler de son pays à Libération, le 13 juin 2012. Il est alors dans son petit bureau au sixième étage du siège de son parti, à Athènes (Grèce) et dessine sur un bloc-notes des anneaux accrochés les uns aux autres, tout en parlant. Son parti, la Coalition de la gauche radicale (Syriza), vient d'obtenir le meilleur résultat de son histoire et devient la deuxième force politique au Parlement grec.

Trois ans ont passé. Alexis Tsipras est devenu Premier ministre. Près de six mois après son arrivée à la tête du gouvernement grec, il se retrouve au pied du mur. Après un bras de fer de plusieurs semaines et un référendum dont il est sorti victorieux, Tsipras a présenté, vendredi 10 juillet, des propositions de réforme de son pays pour tenter d'adoucir les créanciers d'Athènes. Et, in fine, rester dans la zone euro. Mais le maillon de la Grèce dont il a hérité est rouillé, prêt à céder.

Un Grec "normal", "pondéré, calme"

Malgré tout, Alexis Tsipras continue de sourire. C'est le genre de personne qui garde son sang-froid. "Crier, m'énerver, ce n'est pas dans mon tempérament", confie l'intéressé à Libération. "Il a toujours été comme ça. Pondéré, calme", confirme au quotidien Charis Constantos, un responsable de Syriza qui connaît "Alexis" depuis plusieurs années. "Et il parle comme les gens", ajoute l'ami fidèle.

C'est un homme qui semble "d'une grande simplicité, s'exprimant sans excès de langage dans un anglais assez fluide", raconte Véronique Auger, sur Géopolis. La journaliste de France 3 l'a rencontré pendant la préparation des élections européennes de mai 2014. Une coupe de cheveux classique, un visage poupin, une chemise blanche, mais jamais de cravate : Alexis Tsipras a l'allure du Grec moyen. Un quadragénaire normal, issu de la petite bourgeoisie d'Athènes, ingénieur dans le bâtiment, dont l'ambition semble toutefois presque démesurée. "Il rêve que son arrivée au pouvoir déclenche un effet domino en Europe", souligne Véronique Auger.

"Naïf peut-être, novice sans doute"

Quand il remporte les élections législatives dans son pays, le 25 janvier, Alexis Tsipras veut s'imposer comme le nouveau visage de l'Europe. Face à la foule massée à l'université d'Athènes, ce soir-là, il annonce d'emblée qu'il veut effacer une partie de la dette et négocier avec les créanciers du pays.

"Il était heureux, fier. Il était celui qui avait porté la gauche radicale au pouvoir", se rappelle le journaliste et eurodéputé Stelios Kouloglou dans Le Monde. Mais une fois entré dans l'arène européenne, il doit mener un combat de taille. David contre Goliath. "Pendant des heures, des jours, des semaines, le jeune Premier ministre a cru qu'il parviendrait à ses fins, à la recherche d’un compromis. Naïf peut-être, novice sans doute", analyse Le Monde.

"Un Che Guevara non repenti"

Peu importe. Alexis Tsipras est tenace. Pour résumer son état d'esprit, le Premier ministre grec cite Roosevelt dans Le Point. "C'est lui qui a dit : 'La seule chose dont il faut avoir peur, c'est de la peur elle-même.' Cette phrase est devenue, pour moi, une sorte de devise qui me donne chaque jour la force d'avancer." L'autre référence, son vrai héros à lui, c'est Che Guevara. Dans son bureau d'Athènes, les photos du révolutionnaire ornent les murs, et il a prénommé son deuxième fils Orphée-Ernesto. "C'est un Che Guevara non repenti", soupire une source proche de la Commission européenne dans Le Monde.

Alexis Tsipras a décidé d'endosser les habits du héros pour sauver son pays à 17 ans. Militant au sein du KKE, le parti communiste grec, "cheveux longs flottant au vent", il organise des manifestations de lycéens et négocie âprement avec le ministre de l’Education, rappelle le journal allemand Der Freitag (traduit par Presseurop). C'est à cette occasion qu'il reçoit l'invitation de la présentatrice de télévision Anna Panagiōtarea. "Tu n'as que 17 ans, mais un jour nous nous retrouverons, lance alors la présentatrice. Alors tu seras devenu un leader politique."

La prophétie se réalise. En 2008, Alexis Tsipras prend la tête de la Gauche radicale, devenant ainsi le plus jeune leader jamais désigné à la tête d’un parti politique. L'année suivante, il est élu député. Puis, en mai 2012, il prend la tête de Syriza et, dans la foulée des législatives, fait du parti la deuxième force politique de Grèce. Deux ans plus tard, il enregistre un très bon score aux élections européennes. Un tremplin pour remporter les législatives organisées en janvier 2015.

Alexis Tsipras s'installe ensuite à la table des négociations avec les créanciers de la Grèce. Avec Yanis Varoufakis, son ministre des Finances au style arrogant et déplacé, dont les médias sont friands, ils jouent les trublions. Mais cela ne fait pas rire leurs interlocuteurs. Tant pis, Alexis Tsipras décide de jouer son va-tout. Il organise un référendum sur les conditions imposées par les créanciers du pays. Pour Bruxelles, c'est le choc.

"Personne ne sait ce qu'il veut vraiment"

Le "non" l'emporte à une large majorité le 5 juillet. Soudain, Alexis Tsipras semble prendre conscience qu'il a maintenant entre ses mains davantage que le pouvoir : le destin de son pays. Ses décisions resteront dans l'histoire de la Grèce. "Nous voulons trouver un compromis honorable pour éviter une rupture qui serait une rupture avec la tradition européenne, nous sommes tous conscients des enjeux et nous sommes prêts de notre côté à prendre nos responsabilités historiques", déclare-t-il avec un ton plus modéré mercredi, devant le Parlement européen.

Mais quel est l'objectif d'Alexis Tsipras ? "Personne ne sait ce qu'il veut vraiment, même pas Pierre Moscovici ou Jean-Claude Juncker, estime l'économiste Patrick Artus, contacté par francetv info. Soit il veut un accord mais il joue les durs pour avoir le meilleur, comme un bon joueur de poker. Soit il se fiche de la zone euro et il a un objectif politique caché : il veut changer radicalement le système politique de la Grèce."

"Si j’avais l’objectif de sortir de la zone euro, je n’aurais pas fait les déclarations que j’ai faites. Je n’ai aucun dessein caché", a martelé Alexis Tsipras devant le Parlement européen. "Montrez que vous êtes un dirigeant et pas un faux prophète", lui a intimé Guy Verhofstadt, ex-Premier ministre belge, dans un discours enflammé. "Changer la Grèce, c’est notre responsabilité commune", a répondu le Premier ministre grec avec flegme.

C'est surtout la sienne. Alexis Tsipras est coincé entre les exigences des dirigeants européens et les promesses faites à son pays. Pour éviter de chuter et de casser le maillon qui le retient à l'Europe, il n'a pas le choix : il doit continuer ce périlleux numéro d'équilibriste. "Qu'il parvienne ou non à maintenir la Grèce dans la zone euro, sa popularité ne risque pas de décliner de sitôt", souligne toutefois Politico (en anglais). Alexis Tsipras a atteint au moins un objectif : il est devenu le nouveau champion de la gauche mondiale.