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Grèce : comment le système D permet de vivre avec moins de 500 euros par mois

Comme un quart des actifs grecs, Savvas Kovlakas, 37 ans, est au chômage. Son quotidien est fait de petites combines et d'astuces pour arriver à se loger, se nourrir et continuer à se cultiver.

Article rédigé par
Envoyée spéciale à Athènes (Grèce), - Elise Lambert
France Télévisions
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Temps de lecture : 5 min.
Savvas Kovlakas devant le théâtre anarchiste du quartier de Thissio, à Athènes. (ELISE LAMBERT / FRANCETV INFO )

Derrière sa barbe rousse de trois jours et ses petites lunettes ovales, Savvas Kovlakas, 37 ans, parle de ses finances sans embarras : "Il n'y a pas grand-chose à détailler en termes de quantité, prévient-il. Je n'ai jamais été riche. Aujourd'hui, avec la crise, c'est encore plus précaire qu'avant, mais disons que j'y suis habitué et que j'ai mes petites techniques de débrouille…" 

Pour francetv info, ce comédien grec, au chômage depuis un an, a accepté d'ouvrir sa comptabilité et d'expliquer comment il vit au quotidien avec moins de 500 euros par mois. "Cette somme ne provient pas d'allocations", précise-t-il, "mes parents puisent dans leurs revenus pour me donner de l'argent chaque mois."

Pour le logement : colocation à 180 euros et sous-location occasionnelle

Savvas a longtemps hésité à se mettre en colocation. "A la base, je préfère vivre seul. Je me suis mis en colocation pour des raisons financières et, aujourd'hui, je trouve cela très agréable au quotidien", reconnaît le jeune homme. Depuis deux ans, il occupe un appartement d'environ 60 m2 avec son colocataire dans le quartier "ni pauvre, ni riche, plutôt alternatif" de Thissio, dans le centre d'Athènes. Le loyer de l'appartement est de 360 euros, sa chambre lui coûte donc 180 euros. "Comparé à Paris, je sais que c'est vraiment rien, mais le logement ici représente quand même un gros budget."

Depuis peu, Savvas a commencé à sous-louer sa chambre en privé à des amis pour arrondir ses fins de mois : "De nombreux Grecs louent leur chambre par AirBnB maintenant et arrivent à se faire de gros compléments de revenus, dit-il. Je vais peut-être commencer à le faire aussi si l'avenir s'assombrit après le référendum !"

Pour l'alimentation : petits prix et paniers gratuits

Savvas déjeune régulièrement chez Anapsictirio, une cantine située au pied de son immeuble : "Au départ, cet endroit a été ouvert pour nourrir les ouvriers du quartier, mais maintenant, avec la crise, tout le monde y vient", explique-t-il en passant commande. A 3,50 euros le plat de calamars frits ou 1,50 euro la salade, Anapsictirio est devenu la bonne adresse du quartier pour les porte-monnaie désargentés. Tenu par Yorgos et Riza, un couple de Grecs d'une quarantaine d'années, l'établissement voit passer des clients de toutes les générations, dans un joyeux vacarme propre au pays. "Chaque jour, il y a un plat unique, assez copieux, pour 3,50 euros. C'est souvent complet, il faut arriver tôt."

L'Anapsictirio, dans le quartier de Thissio, à Athènes, sert un plat unique par jour. (ELISE LAMBERT / FRANCETV INFO )

De manière générale, Savvas repère les prix. "Quand je ne viens pas ici, je vais quelques rues plus loin voir les restaurants indiens. Là-bas, je peux manger un souvlaki [un plat grec composé de légumes grillés et de viande] pour 1 ou 2 euros, ça me coûte aussi cher que de cuisiner chez moi." A l'occasion, Savvas fait quelques courses au marché municipal d'Athènes. Là-bas, le kilo de tomates ou de concombres ne dépasse jamais un euro.

De nombreuses initiatives permettant de manger gratuitement ou à prix cassés se sont multipliées depuis 2010 à Athènes. Le Koinoniko pantopolio, ou "Supermarché du cœur" d'Athènes, permet aux habitants de récupérer des aliments gratuitement, et le réseau "Spame tous mesazontes" (Cassons les intermédiaires) a été mis en place et permet au public d'acheter directement auprès des producteurs à prix réduits.

Pour la santé : assurance familiale et "Hôpital pour tous"

Savvas est originaire de Volos, une ville portuaire située au nord d'Athènes. "Mes parents retraités habitent toujours là-bas, ils continuent de tenir leur magasin de sous-vêtements, explique-t-il. Ils ont mis la boutique à mon nom, pour que je puisse bénéficier d'une assurance-maladie qui me permette de payer mes médicaments ou mes examens médicaux." Pour l'instant, Savvas est en bonne santé et n'a pas tellement recours aux services de santé, mais qui sait, "si l'austérité dure encore dix ans, s'il existera encore un service public de santé ?"

Si ce n'est pas le cas, Savvas compte sur le développement des centres de soins gratuits partout dans le pays, comme le MKIE, situé dans le quartier Helliniko d'Athènes. Créé en 2011 par un cardiologue qui a réuni des soignants bénévoles, il vit des dons de particuliers ou de pharmacies, mais sans subventions de l'Etat. "On y soigne les assurés et non-assurés, les chômeurs et tous ceux qui en ont besoin." Un peu réticent la première fois qu'il en a entendu parler, Savvas avoue : "Les Grecs sont assez fiers, faire appel à la solidarité publique n'est pas évident. En plus, j'aurais peur qu'ils utilisent du matériel de mauvaise qualité. Mais franchement, c'est grâce à eux que la population survit."

Pour la culture : troc de livres et théâtre "anarchiste" gratuit

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En tant qu'artiste, Savvas cotise 45 euros tous les ans au Syndicat des comédiens grecs. Cela lui permet d'avoir accès à certains cinémas gratuitement ou pour seulement 5 euros. "C'est une chance, évidemment, mais ce genre d'avantages est de plus en plus rare. Le secteur de la culture est délaissé en Grèce."

Alors, plutôt que de se priver, Savvas fait comme bon nombre de ses amis : il troque, il échange, il brade… "Je lis énormément de livres, notamment des pièces de théâtre. Depuis le début de la crise, on voit de nombreux bouquinistes à la sauvette se répandre dans les rues de la ville, dépeint-il. Les gens viennent vendre leurs livres usés pour 1 ou 2 euros. J'en achète en fonction de mes envies, sans trop compter." Le reste du temps, lorsqu'il ne trouve pas son bonheur, il va voir ses amis lecteurs et leur emprunte un ou deux ouvrages : "On dit adieu au neuf, mais, au moins, on a l'essentiel : le plaisir de la lecture."

De manière générale, tout le secteur de la culture, lentement délaissé par les subventions publiques, a été peu à peu repris par la population : "Près de chez moi, il y a un ancien squat qu'on a transformé en théâtre indépendant, un brin anarchiste. On y organise des pièces et des concerts gratuits. Les gens donnent ce qu'ils veulent." Ce système D se ressent aussi dans la mode : "Avant, c'était vraiment la honte pour un Grec d'entrer dans une friperie. C'était un truc de pauvres avec des vêtements miteux." Depuis cinq ans, les friperies ont éclos un peu partout à Athènes et attirent même un public aisé, notamment l'hiver, où les manteaux y sont beaucoup moins chers. "J'y achète une chemise et un tee-shirt pour 3 ou 4 euros et ça me suffit, détaille Savvas. Je ne suis pas féru de mode."

Habitué depuis cinq ans à vivre de la débrouille, Savvas concède un point positif à la crise : "Nous n'avons jamais été aussi solidaires que depuis que nous sommes en temps de crise. J'espère juste que cela durera..." Dimanche, il votera non au référendum proposé par Alexis Tsipras. 

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