Cinq preuves que le plan de réformes imposé à la Grèce n'est pas réaliste

De nombreux économistes doutent de l'efficacité des mesures d'austérité négociées par les créanciers d'Athènes, en échange d'un nouveau plan d'aide.

Le ministre des Finances grec Euclide Tsakalotos et son Premier ministre Alexis Tsipras, à Athènes, le 15 juillet 2015.
Le ministre des Finances grec Euclide Tsakalotos et son Premier ministre Alexis Tsipras, à Athènes, le 15 juillet 2015. (ARIS MESSINIS / AFP)

Le compromis d'accord signé le 13 juillet entre Athènes et ses créanciers va-t-il vraiment sauver la Grèce ? Alors que la version finale du texte n'a pas encore été déterminée, de nombreux économistes s'interrogent sur la pertinence de ce plan de réformes, qu'ils jugent irréaliste, punitif et non-viable.

1Des premiers effets négatifs sur l'économie

L'accumulation des mesures d'austérité prévues dans le plan d'aide aura dans un premier temps un effet négatif sur la croissance du pays : les hausses et les baisses des dépenses publiques vont augmenter le poids de la dette publique, déjà estimé à 177% du PIB. Au total, certains économistes prévoient une contraction budgétaire de plus de 6 milliards d'euros en 2015 et 2016, soit 3,6% du PIB. "Un objectif délirant surtout quand on sait que la Grèce est en récession depuis 2014", avertit l'économiste Diego Iscaro, cité par Le Monde.

Pour Joseph Stiglitz, ce nouveau plan de rigueur démontre même que la "troïka" n'a rien appris de ces erreurs. Le prix Nobel d'économie estime ainsi que l'histoire va se répéter. "Tout l'argent, qui devait revenir au peuple grec, est revenu aux banques allemandes et françaises. Ce n'était pas un plan de sauvetage pour la Grèce mais pour les banques européennes", explique-t-il dans une interview à Al Jazeera (en anglais). Et Joseph Stiglitz de conclure : "Demander plus à la Grèce tient de l'inconscience." Un avis partagé par Paul Krugman. Dans une tribune au New York Times (en anglais), l'économiste soutient que les nouveaux objectifs fixés par la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international vont priver le pays de rentrées fiscales, qui plomberont davantage son économie.

D'autant plus que ce troisième plan d'aide démarre dans un contexte plus délicat qu'en 2010 : les banques grecques sont fermées depuis près de trois semaines, les entreprises ont très peu de moyens de financement et les investisseurs, méfiants, évitent toute transaction avec la Grèce.

2Des délais de réalisation trop courts

Lors de l'accord du 13 juillet, les créanciers ont donné très peu de temps à la Grèce pour prendre un certain nombre de mesures telles que la hausse de la TVA, la baisse des pensions de retraites, la mise en place d'un conseil fiscal de surveillance de la dette... "Angela Merkel et les autres chefs d'Etat européens ont contraint la Grèce à des mesures encore plus draconiennes avant de pouvoir éventuellement discuter d'un tel financement", dénoncent dans une tribune publiée dans Libération les économistes Hélène Tordjman et Dany Lang. Quel pays peut faire de telles réformes en si peu de temps ?

Autre délai jugé "irréalisable" : les créanciers ont donné aux Grecs jusqu'au 22 juillet pour qu'ils puissent refondre leur Code civil afin de permettre une accélération des procédures judiciaires et une réduction de leurs coûts. Ce délai était comparé aux "douze travaux d'Hercule" par le blogueur Olivier Berruyer et a été moqué par de nombreux internautes sur Twitter, comme le montre Slate.fr.

3Un système administratif grec défaillant

En plus d'accorder des délais réduits pour mettre en place des réformes structurelles, les créanciers semblent ne pas bien connaître la situation de la Grèce. L'application des réformes demandées par les institutions européennes va en effet se heurter à bons nombres d'obstacles : lenteur du système judiciaire et administratif, résistance des syndicats et opposition d'un peuple grec épuisé par six années d'austérité... Par exemple, pour l'économiste Jean-Marc Daniel, interviewé dans Le Figaro, le système de collecte des impôts est tellement défaillant que "toutes les hausses de fiscalité annoncées auront peu d'impact".

Même point de vue pour Olivier Chemla. Selon l'économiste en chef de l'Afep (Association française des entreprises privées), la gouvernance de l'administration grecque est le vrai sujet, bien plus que le niveau d'imposition. Il souligne toutefois la volonté d'Alexis Tsipras de créer une agence autonome pour collecter l'impôt. Mais rappelle que les mêmes mesures se trouvaient déjà dans le plan de l'ancien Premier ministre Georges Papandréou en 2011.

4Des privatisations impossibles

Une autre interrogation porte sur la création d'un fonds de privatisation. L'objectif de ce fonds est d'engranger 50 milliards d'euros à travers la privatisation de secteurs de l'économie grecque, comme le port du Pirée ou la Compagnie nationale d'électricité. Cette somme servira pour moitié à restructurer les banques et pour l'autre moitié à investir.

"La somme attendue, 50 milliards d'euros, est proprement délirante, car cette estimation ne repose sur rien et les précédents gouvernements sont à peine parvenus à privatiser pour 10 milliards en cinq années d’austérité dure", dénoncent Hélène Tordjman et Dany Lang dans Libé. En cause : le prix des actifs privatisables a beaucoup chuté avec la récession. 

Au terme du précédent plan d'aide, les ventes de l'Etat devaient rapporter quelque 23 milliards d'euros entre 2014 et 2022 mais l'agence chargée des privatisations, Taiped, a vendu depuis 2011 pour 7,7 milliards d'euros d'actifs seulement. En outre, elle n'a encaissé pour l'instant qu'un peu plus de 3 milliards d'euros.

5Un "Grexit" toujours sur la table ?

Une des victoires de l'accord du 13 juillet est le maintien immédiat de la Grèce dans la zone euro. Mais pour combien de temps ? Selon certains économistes, l'accord trouvé ne fait que reculer l'éventualité d'un "Grexit".

Pour les analystes du Crédit suisse, par exemple, les mesures votées sont les plus "lourdes en termes d'austérité""Il y a 30% de chance que la Grèce sorte de la zone euro à cause des mesures imposées par l'accord", expliquent-ils ainsi sur le site Business Spectator (en anglais). Et personne ne peut encore peser les conséquences de plusieurs semaines de fermeture des banques et de paralysie de l'économie que connaît le pays depuis le 29 juin. 

Pour Paul de Grauwe, professeur à la London School of Economics, "le prix de l’accord est très élevé et le résultat, c’est que la Grèce se maintiendra dans la récession pour un certain nombre d’années".