Séisme de L'Aquila : les scientifiques du monde entier remontés contre le verdict

Au lendemain de la condamnation à six ans de prison de spécialistes italiens pour avoir sous-estimé la secousse survenue en Italie en 2009, les sismologues s'inquiètent pour l'avenir de leur discipline.

Le siège du gouvernement provincial détruit par le séisme qui a fait 309 morts, le 6 avril 2009, à L\'Aquila (Italie).
Le siège du gouvernement provincial détruit par le séisme qui a fait 309 morts, le 6 avril 2009, à L'Aquila (Italie). (ROBERTO SALOMONE / AFP)

EUROPE - De nombreux scientifiques, notamment les sismologues, sont inquiets après la condamnation à six ans de prison, lundi 22 octobre, de sept de leurs collègues en Italie. Ces derniers étaient accusés d'avoir sous-estimé les risques avant le séisme meurtrier de L'Aquila en 2009. La condamnation de ces membres de la commission "grands risques" a semé l'émoi dans la communauté scientifique, aussi bien en Italie, où un éminent spécialiste a démissionné mardi, qu'à l'étranger. Que craignent désormais ces scientifiques ?

1La disparition de la sismologie

Dans un communiqué publié peu après le verdict, l'influente ONG américaine Union of Concerned Scientists dénonce une décision "absurde et dangereuse" : "La Société américaine de géophysique avait déjà mis en garde contre le fait que ces accusations risquaient de saper les efforts internationaux pour tenter de mieux comprendre les désastres naturels et minimiser les risques qui en découlent." Ces scientifiques américains redoutent que la menace de procès ne décourage les spécialistes et les responsables d'administration de conseiller les gouvernements, voire de travailler dans la sismologie et l'évaluation du risque sismique.

2Le discrédit de la science

Tom Jordan, professeur de géophysique à l'université de Californie du Sud (USC), a suivi le dossier de L'Aquila de près. Il a présidé une commission internationale sur les prévisions sismiques formée par le gouvernement italien après ce tremblement de terre. Or, après le verdict, il a exprimé "ses craintes que cette condamnation ne jette un froid sur tous ceux qui œuvrent à améliorer les choses". Pour lui, "c'est extraordinaire que des scientifiques faisant tout leur possible pour bien faire leur travail soient condamnés pour homicide".

Ce qui provoque la colère de la communauté scientifique, c'est qu'il serait impossible de prédire un séisme suffisamment vite et avec suffisamment de précision pour éviter un drame comme celui de L'Aquila. D'après l'Association américaine pour la promotion de la science (AAAS), plus grande organisation scientifique mondiale, "des années de recherche menées par d'éminents sismologues aux Etats-Unis montrent qu'il n'existe pas de méthode scientifique reconnue permettant de prédire un tremblement de terre imminent".

Christophe De Vallambras et Jean-Jacques Le Garrec - France 2

3Faire du scientifique un bouc-émissaire

Dès le lendemain du verdict, mardi 23 octobre, Luciano Maiani, le président de la commission "grands risques" italienne, a démissionné de son poste. "Je ne vois pas les conditions pour travailler avec sérénité", a déclaré ce physicien de renom, affirmant que d'autres responsables de la commission s'apprêtaient à l'imiter.

Le scientifique s'est insurgé contre le fait que seuls des scientifiques aient été mis en cause, et a pointé du doigt certains responsables qui n'ont pas été condamnés : "Il n'y a aucune enquête contre ceux qui ont construit de manière inadaptée dans une zone sismique. Il n'est pas possible de fournir à l'Etat des avis sereins, désintéressés et hautement professionnels avec cette folle pression judiciaire et médiatique. Cela ne s'est jamais produit dans aucun autre pays du monde. Cela signifie la mort du service prêté par des professionnels à l'Etat."