Roumanie: les élites au pouvoir maintiennent la corruption

La Roumanie vit une nouvelle crise politique liée à l’implication du Premier ministre dans une affaire de corruption. Laquelle entache la classe politique. Bien qu’accusé par le parquet anticorruption de faux, de conflit d'intérêts et de blanchiment, Victor Ponta échappe une nouvelle fois à la justice en raison du maintien de son immunité par un parlement qui lui est acquis.

Des manifestants roumains demandent la démission du Premier ministre Victor Ponta, à Bucarest, le 7 juin 2015.
Des manifestants roumains demandent la démission du Premier ministre Victor Ponta, à Bucarest, le 7 juin 2015. (CITIZENSIDE/GABRIEL MIHAI / CITIZENSIDE.COM)

Si le parquet anticorruption (DNA) et l’opposition roumains demandaient la levée de son immunité, le Parlement, dominé par la majorité de centre gauche de Ponta, en a décidé autrement. Pour l’heure, le Premier ministre échappe aux poursuites concernant un conflit d'intérêts sur une période où il occupait déjà cette fonction.
 
Créé en 2002 pour combattre la corruption des élites, le DNA, qui mène une offensive dans les milieux politiques de tous bords depuis plusieurs mois, doit donc suspendre son enquête. Ponta reste toutefois poursuivi pour faux, complicité d'évasion fiscale et blanchiment d'argent du temps où il était avocat puis député social-démocrate (ex-PC), entre 2007 et 2011.
 
Dessous de table à tous les étages
Victor Ponta aurait reçu 55.000 euros des mains de l’avocat Dan Sova en échange d’un contrat de collaboration fictive. M.Ponta aurait rédigé 17 fausses factures à destination du cabinet d’avocats pour justifier cette collaboration. Par ailleurs, il est également accusé de conflit d'intérêts dans l'exercice de ses fonctions de Premier ministre pour avoir donné un ministère au même Dan Sova, en 2012 et 2014.
 
Dan Sova est lui-même poursuivi par le DNA pour abus de pouvoir dans plusieurs dossiers remontant à 2007-2008. A l’instar de Victor Ponta, le parquet n’a jamais pu faire lever son immunité. Dans ces affaires, treize autres anciens membres du gouvernement Ponta depuis mai 2012 ont déjà été condamnés ou sont poursuivis. Egalement dans le collimateur de la justice, les beau-frère et beau-père de M.Ponta.
 
En janvier 2015, la journaliste Ioana Ene Dogioiu, sur le portail d'information Ziare, déclarait : «Il semblerait qu'il (Victor Ponta) vive dans un monde parallèle: il se considère comme un chef de gouvernement au-dessus des partis et non comme le leader du premier groupe parlementaire opposé à la lutte anti-corruption.»

Le Premier ministre roumain Victor Ponta, lors d\'une interview au siège du gouvernement roumain à Bucarest, le 9 juin 2015.
Le Premier ministre roumain Victor Ponta, lors d'une interview au siège du gouvernement roumain à Bucarest, le 9 juin 2015. (DANIEL MIHAILESCU / AFP)
 
Iohannis vs Ponta: le premier met la pression, le second botte en touche
L’actuel chef de l'Etat, le conservateur Klaus Iohannis, a demandé la démission de son Premier ministre. Issu de la minorité allemande de Roumanie, Iohannis avait infligé un sévère revers à Victor Ponta à la présidentielle de novembre 2014. Sa victoire, il la doit en partie au thème de sa campagne : la lutte contre la corruption en Roumanie.
 
«Je ne démissionnerai pas», a réagi Ponta qui s’estime victime d'une «tentative de coup d'Etat appuyée par la justice et les procureurs», comme l’écrit Courrier International. Et orchestrée, selon lui, par l'opposition.
 
Une réputation qui ternit l'image du pays
Ainsi, bien que l’Union européenne soutienne et surveille le processus anticorruption, le Parlement propose des amendements au code juridique pour maintenir l’immunité des politiques. Au premier rang desquels le Premier ministre.
 
Dans The Economist, la politologue roumaine Alina Mungiu-Pippidi estime que le pays «doit trouver une nouvelle classe politique» car, «même avec des arrestations massives, les politiciens continuent à dépouiller l'Etat». Même son de cloche de Slate qui a brossé un portrait d’une société où la corruption est bien ancrée, héritage de la période communiste.
 
Mais au-delà, si ces affaires nuisent à l'image du pays, elles nuisent aussi à son économie. Ainsi, pour le site Eurotopics, «Kelemen Hunor, le prudent leader du parti magyar UDMR, estime que le gouvernement Ponta était en train de "s'isoler" de la finance de la politique internationale», crise de confiance oblige.
 

La corruption fortement ressentie par les Roumains
Quant aux Roumains, ils ont manifesté en masse contre la corruption des élites dans les rues de Bucarest le premier week-end de juin 2015. Et si d’aucuns ont pu trouver que la justice allait trop loin (9.100 dossiers traités par le DNA et plus de mille personnes traduites en justice en 2014), de nombreux manifestants appuient l’offensive anti-corruption qui entache leur pays et leur réputation.
 
Une étude de Transparency International publiée en décembre 2014 montrait que les Roumains sont les citoyens européens qui ressentent le plus la corruption dans leur quotidien et le fonctionnement de leurs institutions. Paradoxe : à l’extérieur du pays, «les investigations menées par le DNA ne sont pas passées inaperçues dans les chancelleries occidentales», expliquait Mirel Bran pour Le Monde il y a un an.
 
Scandale ou pas, cela n’a pas empêché Victor Ponta de faire l'ouverture le 12 juin 2015 des Jeux européens de Bakou, alors que les militants des droits de l'Homme dénoncent les abus du régime azerbaïdjanais. «Ponta défie l'Europe», a lancé la chaîne ProTV. Une provocation ou une volonté de réorienter la politique étrangère de la Roumanie?