Migrants : l'Union européenne n'a pas "tourné le dos aux politiques meurtrières"

Pour francetv info, Olivier Clochard, chargé de recherches au CNRS et président de Migreurop, analyse les mesures prises par l'Union européenne, jeudi soir, lors du sommet extraordinaire. 

Des migrants attendent devant un camp de réfugiés, le 17 février 2015 à Lampedusa (Italie). 
Des migrants attendent devant un camp de réfugiés, le 17 février 2015 à Lampedusa (Italie).  (ALBERTO PIZZOLI / AFP)

Face aux récents naufrages de bateaux de migrants en Méditerranée, l'Union européenne se devait d'agir. Réunis en sommet extraordinaire, les 28 dirigeants des Etats membres ont présenté, jeudi 23 avril dans la soirée, une série de mesures pour tenter de répondre au problème. L'accord trouvé prévoit notamment de renforcer la surveillance. Décryptage avec Olivier Clochard, chargé de recherches au CNRS et président de l'association Migreurop. 

Francetv info : Quel est votre sentiment au lendemain du sommet ? Est-ce que les mesures annoncées vont dans le bon sens ? 

Olivier Clochard : Non, malheureusement. On s'en doutait un peu au vu des déclarations faites en début de semaine par le Conseil des ministres des Affaires étrangères et de l'Intérieur, mais on va faire entendre notre désapprobation. Les Etats-membres persistent et signent avec des dispositions d'ordre restrictif, avec des officiers de liaison supplémentaires dans les pays tiers ou le renforcement des opérations de l'agence Frontex-Triton dont la mission première n'est pas d'assurer le sauvetage, mais la surveillance. Nous, on l'a dit et répété : les opérations de secours demandent des moyens singuliers. On l'a vu au moment de l'opération Mare Nostrum, il faut des navires spéciaux pour venir au secours de ces personnes. 

Tripler le budget alloué à Frontex, augmenter le nombre de navires, ça ne sert donc à rien ? 

Le problème est que l'augmentation de ces dispositifs ne se fait pas dans le cadre d'opérations de sauvetage. On dit qu'on va lutter contre les passeurs, et c'est important ; mais si on n'ouvre pas les voies légales, les personnes continueront à ne pas pouvoir obtenir de visas et se tourneront vers ces réseaux-là pour rechercher de meilleures conditions d'existence. C'est inévitable... En fait, on n'a pas de réflexion sur le fond. On dit qu'on va accueillir "un petit peu plus" comme l'a dit François Hollande, mais par rapport à l'ensemble des déplacements qu'il y a autour de l'Union européenne, c'est vraiment une goutte d'eau ! Ça reste à la bonne volonté des Etats et c'est suffisamment peu contraignant pour qu'on ne le respecte pas. J'ai bien peur qu'on assiste, dans les semaines ou les mois à venir, à de nouveaux drames.

Qu'est-ce que l'Europe aurait pu faire, selon vous ? 

Je le répète : un signe fort aurait été d'avoir une véritable mise en place d'opérations de secours. Les responsables politiques parlent souvent "d'afflux massif". Oron a une directive européenne de 2001, jamais appliquée à ce jour, qui est destinée, dans ce cas, à octroyer une protection temporaire à ces personnes. L'appliquer aurait montré que l'Union européenne avait (enfin) décidé de tourner le dos aux politiques meurtrières. Parce qu'il ne faut pas se cacher, ces politiques tuent ! Quand on voit l'hécatombe de ces dernières semaines, qu'on fait le total sur les 15 dernières années... Plus de 30 000 personnes sont mortes parce qu'elles cherchaient une protection ! Ces chiffres font froid dans le dos. 

Vous regrettez Mare Nostrum ? 

Oui, absolument. Même s'il y avait des choses à améliorer, cette opération était un premier pas dans la bonne direction. Mais cela a été abandonné parce que seule l'Italie la finançait et que l'UE n'a pas voulu dégager d'aide supplémentaire. Beaucoup disaient aussi que, "si on met en place ces dispositifs, on va contribuer à un appel d'air". Ce genre de propos est assez cynique au regard de ce qui prévaut en Tunisie, où des milliers de personnes fuyant la guerre civile en Libye sont accueillies sans que personne n'aide.  

Pourquoi l'Union européenne ne privilégie pas plus les secours ? Qu'est-ce qui coince ? 

Parce que les décisions reposent sur le Conseil de l'Union européenne, c'est-à-dire sur les décisions de l'ensemble des chefs d'Etats et de gouvernement. La Commission laisse parfois entrevoir des lueurs d'espoir, mais au Conseil, ça bloque. On a une analyse qui repose sur une certaine forme d'hypocrisie, car on sait très bien que la situation que vivent ces personnes dépend d'une stabilisation dans des pays voisins de l'Union européenne (Libye, Syrie). Mais ça va prendre des années. Ce n'est pas parce que la paix revient que les conditions sont réunies pour le retour des populations.