RECIT. "Ils jugent ton prix comme une marchandise" : les migrants esclaves racontent l'enfer libyen

Les images de CNN sur la vente de migrants comme esclaves en Libye ont mis en lumière les conditions de vie de ces personnes originaires d'Afrique subsaharienne. 

Des migrants ivoiriens de retour de Libye arrivent à l\'aéroport d\'Abidjan, en Côte d\'Ivoire, le 20 novembre 2017.
Des migrants ivoiriens de retour de Libye arrivent à l'aéroport d'Abidjan, en Côte d'Ivoire, le 20 novembre 2017. (LUC GNAGO / REUTERS)
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Ces femmes et ces hommes ont rêvé d'Europe et d'une vie meilleure. Ils ont été enlevés, battus, vendus, parfois violés sur le chemin de l'eldorado. Le piège s'est refermé sur eux en Libye, point de passage privilégié vers l'Italie. Dans ce pays rongé par la guerre civile et la pauvreté, ces migrants originaires d'Afrique subsaharienne sont devenus une manne. Les images de CNN sur l'esclavage pratiqué par des trafiquants en tout genre a mis en lumière, mardi 14 novembre, les conditions de vie de ces milliers de personnes. Des centaines d'entre elles ont été rapatriées dans leur pays d'origine, au Cameroun ou en Côte d'Ivoire. Elles racontent aujourd'hui l'enfer libyen. 

L'enlèvement dans le désert

Pour Raïssa, dont le prénom a été modifié par Le Monde, le calvaire a commencé en 2015. Cette commerçante camerounaise d'une vingtaine d'années prend "la route de l’aventure pour sortir sa famille de la pauvreté". "Je voulais aller en Italie mais je suis tombée dans le plus horrible des pièges", raconte-t-elle au quotidien, à peine débarquée de l'avion qui l'a rapatriée dans son pays d'origine, mardi 21 novembre. Elle passe par le Nigeria, puis le Niger. Là, selon son récit, elle est kidnappée dans le désert par six hommes qui la dépouillent de ses vêtements, de ses deux téléphones portables et de son pécule de 925 000 francs CFA (environ 1 400 euros).

L'enlèvement est généralement la première étape de l'exploitation des migrants. Hennessy Manjing, un Sud-Soudanais de 18 ans, n'a jamais pu atteindre la côte pour traverser la Méditerranée. Comme il le racontait à la BBC (en anglais) dès septembre, depuis un centre de détention libyen, l'espoir de rejoindre l'Angleterre l'a d'abord conduit en Egypte, puis de l'autre côté de la frontière, dans l'est de la Libye. Là, un gang armé surgit et kidnappe le groupe d'une quarantaine de migrants auquel il appartient.

Nous avons vu des hommes brandir des armes à feu et des bâtons. Ils nous ont forcés à monter dans des camions.

Hennessy Manjing, Sud-Soudanais de 18 ans

à la BBC

Certains tentent de s'enfuir en sautant des véhicules. "Au moment où nous avons sauté, un vieil homme originaire du Tchad a été abattu. J'ai reçu du sang sur mon T-shirt, j'ai pensé que j'étais blessé alors je me suis enfui", décrit Hennessy Manjing. Il demande de l'aide à un autochtone, qui le renvoie vers l'un de ses ravisseurs. "Il m'a giflé, m'a donné un coup de poing dans le ventre, et m'a dit : 'Pourquoi es-tu parti ?'"

Vendus et revendus, comme de la marchandise

C'est le lot des migrants capturés, qui passent de mains en mains alors qu'ils pensaient être tirés d'affaire. Moussa Sanogo, un Ivoirien de 22 ans, raconte à l'AFP avoir été emprisonné une première fois avant de pouvoir fuir vers la Tunisie. Un passeur l'a alors fait revenir en Libye en lui promettant un passage en Europe. "A un moment, on a été pris, on était enfermés dans une petite pièce avec 60 autres personnes", avec des "habits sales", sans "pouvoir se laver".

Il dépeint un pays en proie à l'anarchie et aux bandits, où les forces de l'ordre participent au trafic. "On a été pris par des gens qui se disaient de la police. Le policier m'a ensuite vendu pour 500 dinars [300 euros] à un homme qui m'a fait travailler dans un champ de tomates pendant un mois. Tu es obligé de travailler", explique encore Moussa. 

On t'achète. Tu es là, tu es arrêté, tu vois, ils sont en train de juger ton prix comme une marchandise. On t'achète, tu vas travailler comme un mouton, tu travailles comme esclave.

Moussa Sanogo, Ivoirien de 22 ans

à l'AFP

Les violences sexuelles s'ajoutent à l'esclavage. Eddie, un Ivoirien kidnappé à trois reprises en Libye, rapporte au Monde avoir été "torturé, frappé avec des barres de fer et sodomisé". Emmanuel John, un migrant de 18 ans interrogé par la BBC à Tripoli (Libye), évoque une scène douloureuse. "Les passeurs qui nous ont amenés en Libye nous ont remis à d'autres, du même réseau. A chaque arrêt sur le chemin, vous deviez donner de l'argent, sous peine d'être passé à tabac." Mais ce n'est pas la violence physique qui le fait le plus souffrir. "Deux filles ont été violées dans la pièce à côté de nous. C'était un moment horrible, nous ne pouvions rien faire", se souvient-il, précisant que les victimes avaient environ 15 et 19 ans. 

En Libye, on nous vendait comme des légumes, on nous violait comme des putes.

Raïssa, Camerounaise

au "Monde"

Amenée à Sebha, dans le désert libyen, la jeune Camerounaise est enfermée avec plus de 300 autres migrants. "J'étais battue, violée à tour de rôle par mes geôliers et torturée. Ils m'ont dit : 'Pour te libérer, on a besoin d’argent. Appelle ta famille.' Lorsque mon grand frère a entendu mes pleurs, il a vendu sa moto pour leur envoyer 500 000 francs CFA (760 euros)", raconte-t-elle. 

Des familles pauvres rançonnées 

Les migrants ont souvent quitté des familles dans le besoin. Ce sont pourtant elles qui sont mises à contribution par les ravisseurs pour payer des rançons. Les geôliers "ont forcé les prisonniers à appeler chez eux, tout en étant brutalisés, pour extorquer de l'argent à leurs proches", témoigne auprès de la BBC Osman Abdel Salam, un Soudanais retenu dans la ville libyenne de Bani Walid. 

Mon père est agriculteur, il n'a pas d'argent, il a vendu notre maison.

Osman Abdel Salam, Soudanais

à la BBC

La liberté d'Osman Abdel Salam – qui a été de courte durée – a coûté à sa famille 5 000 dollars (4 200 euros), précise la chaîne britannique. 

Parqués dans des centres de détention 

Malgré ces rançons, la plupart des migrants ne recouvrent pas la liberté. Ils sont placés dans des centres de détention où les conditions de vie sont déplorables. Ramené à ses ravisseurs, Hennessy Manjing a été libéré trois jours plus tard par son passeur. Il reçoit un faux visa pour se rendre à Tripoli. Mais à son arrivée, il est arrêté par une milice et emmené au centre de détention de Tariq al-Sika. "Il y a des abus quotidiens, raconte le jeune Sud-Soudanais. Si les gens font du bruit ou se précipitent pour la nourriture, ils sont battus." Hennessy Manjing cohabite avec 1 000 autres migrants dans cet entrepôt exigu et dans une chaleur étouffante. La nuit, il faut uriner dans une bouteille : "C'est l'enfer, pire que la prison."

"Pour les Arabes [les geôliers libyens], l'homme à la peau noire n'est rien, moins qu'un animal. Les animaux, on les traite mieux", estime Moussa Sanogo, qui a passé un peu plus de quatre mois en Libye. Il poursuit : "On te frappe tout le temps. Surtout quand tu es grand comme moi... Jusqu'à ce que le sang coule. Avec des bâtons, du fer, des crosses de kalach... (...) A mon ennemi je ne souhaite pas cela." Seydou Sanogo, un ami originaire d'Abidjan, abonde dans son sens.

Il faut voir ce qu'on a vécu pour le croire. C'était pire que tout. Tu ne peux pas imaginer.

Seydou Sanogo, Ivoirien

à l'AFP

C'est finalement en découvrant les images diffusées par CNN, où l'on voit des migrants vendus sur un marché aux esclaves, que la communauté internationale s'est enfin indignée du sort qui leur est réservé sur le chemin de l'Europe.