VRAI OU FAKE Pourquoi les chiffres sur les migrants venant de Turquie vers l'Europe sont à prendre avec précaution

Les chiffres de migrants souhaitant gagner l'Europe avancés par la Turquie sont invérifiables. Et ils sont bien plus élevés que ceux de l'Union européenne et des organisations sur le terrain.

Des migrants à la frontière gréco-turque près d\'Edirne, le lundi 2 mars 2020.
Des migrants à la frontière gréco-turque près d'Edirne, le lundi 2 mars 2020. (SAKIS MITROLIDIS / AFP)

Depuis jeudi 27 février, l'annonce de l'ouverture par la Turquie de ses frontières avec l'Europe provoque un afflux de migrants, en particulier vers la Grèce. Tout au long du week-end, différents chiffres circulent à propos du nombre de personnes qui se massent aux portes de l'Europe. Plus de 80 000 personnes selon Ankara, huit fois moins selon Athènes. La cellule Vrai du Faux de franceinfo vous explique d'où viennent ces chiffres et pourquoi il faut les prendre avec prudence.

80 888 migrants ayant fui vers l'Europe, selon la Turquie

Le compteur du nombre de migrants tentant de rejoindre l'Europe depuis la Turquie n'arrête pas d'augmenter au cours du week-end. En 24 heures, 63 000 personnes auraient franchi la frontière turque, d'après Ankara. Samedi 29 février au matin, le président turc annonce que "18 000 migrants sont entrés en Europe" et qu'ils seraient "entre 25 000 et 30 000" dès la fin de la journée de samedi. Dimanche 1er mars, un nouveau bilan officiel fait état de 80 888 migrants s'étant dirigé vers la Grèce. Un chiffre annoncé par le responsable de la communication de la présidence turque et impossible à vérifier.

Anne Audlauer, la correspondante de RFI à Istanbul, souligne que "la Turquie a intérêt à gonfler ces bilans". D'abord parce que le pays veut faire pression sur l'Union européenne en revenant sur l'accord migratoire de 2016 pour la forcer à soutenir ses actions en Syrie. Ensuite parce que les chiffres se propagent rapidement sur les réseaux sociaux et visent à convaincre de nouveaux candidats à l'exil. Enfin, ce nombre s'adresse à l'opinion publique turque car Recep Tayyip Erdogan est persuadé que le nombre de migrants présents dans les villes turques explique sa défaite aux élections locales de 2019.

Ces chiffres hautement stratégiques laissent dubitatifs dans la mesure où ni les autorités grecques, ni les organisations présentes à la frontière ne rendent compte d'un tel afflux. Et il apparaît impossible d'avancer un nombre aussi précis. De plus, les autorités turques semblent délibérément entretenir le flou en parlant de "migrants étant entrés en Europe" ou de "migrants ayant quitté la Turquie pour l'Europe"

10 000 migrants à sa frontière, d'après la Grèce

La Grèce, de son côté, rappelle que ses frontières avec la Turquie restent fermées. Le postes-frontière sont hermétiquement bouclés par des policiers grecs lourdement équipés et parfois soutenus par l'armée. Au cours du week-end, le pays avance le chiffre de "10 000 personnes empêchées d'entrer sur son territoire" et d'une soixantaine d'arrestations. Athènes annonce aussi renforcer le contrôle de ses frontières. Le ministère grec des Affaires étrangères parle même d'une "campagne de désinformation" de la part des autorités turques. 

"Des dizaines de milliers" de migrants à la frontière gréco-turque, selon l'ONU

De son côté, l'ONU et son Organisation internationale des migrations (OIM), parle "d'au moins 13 000 migrants le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie", au soir du samedi 29 février.

Lanna Walsh, porte-parole de l'OIM en Turquie que franceinfo a contactée, appelle cependant à traiter ces chiffres avec prudence. D'après elle, "il est très difficile de donner un nombre précis car les migrants arrivent continuellement". Elle poursuit : "Ils sont beaucoup plus nombreux depuis ce week-end, on parle maintenant de 'dizaines de milliers de personnes'", sans plus de détails. Lanna Walsh explique qu'il s'agit en fait d'une "estimation observée" qui remonte des équipes de l'OIM postées le long des 212 km de frontière terrestre entre la Turquie et la Grèce. L'OIM ne tient pas encore le compte des candidats à l'exil qui tente de passer par la mer pour rejoindre l'île grecque de Lesbos. Leur nombre gonfle à mesure que les conditions météorologiques pour la traversée en bateau s'améliorent.