Migrants : le nouvel accord entre la France et le Royaume-Uni est "une formidable aubaine pour les passeurs" estime un spécialiste des migrations

Un nouvel accord entre la France et le Royaume-Uni a été annoncé samedi pour lutter contre les tentatives de traversée de la Manche par les migrants pour se rendre en Angleterre.

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Radio France
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Des migrants dans un canot pneumatique alors qu'ils traversent la Manche de la France à la Grande-Bretagne, le 11 septembre 2020 (photo d'illustration). (SAMEER AL-DOUMY / AFP)

Soixante-quatre migrants ont été secourus au large de Dunkerque et de Boulogne-sur-Mer en moins de deux jours alors qu’ils tentaient de traverser la Manche pour aller en Angleterre sur des embarcations de fortune. Selon la BBC, plus de 8 000 personnes ont tenté de traverser la Manche cette année, sept en sont mortes. La France et le Royaume-Uni viennent de signer un accord, les patrouilles françaises vont doubler dès mardi avec des drones et des radars.

Pour François Gemenne, spécialiste de la gouvernance des migrations, invité sur franceinfo dimanche 29 novembre, cet accord ne résoudra pas le problème, au contraire, il s’agit "d’une formidable aubaine pour les passeurs car plus on va rendre le recours aux passeurs absolument indispensable pour ceux qui veulent la traverser, et plus les passeurs vont pouvoir monnayer très cher leurs services".

franceinfo : Est-ce que cet accord va permettre de rendre impossible ces traversées de la Manche comme l'ont écrit les deux pays ?

François Gemenne : Certainement pas, c’est avant tout une formidable aubaine pour les passeurs. C’est un cadeau pour eux, car plus on va rendre la traversée de la Manche impossible, plus on va rendre le recours aux passeurs absolument indispensable pour ceux qui veulent la traverser, et plus les passeurs vont pouvoir monnayer très cher leurs services.

La bonne stratégie serait que l’Angleterre arrête de déléguer à la France la charge de surveiller ses frontières, et mette en place un véritable système qui permette d’accueillir et de sélectionner ceux qui ont le droit de rester en Angleterre. Ce n’est pas dans cette logique de délégation permanente qu’on va résoudre ces drames.

L’argument pour la France est celui des plus de 30 millions d’euros versés par le Royaume-Uni dans le cadre de cet accord ?

J’imagine, de la même manière que l’Union européenne verse plusieurs milliards d’euros à la Turquie pour gérer à sa place ce qu’elle refuse de faire. En réalité, s’il y a aujourd’hui une recrudescence des traversées depuis la France vers l’Angleterre, c’est aussi en raison des nouvelles mesures de politiques migratoires annoncées par la ministre de l'Intérieur britannique, en vigueur à compter du 1er janvier, qui poussent de plus en plus de migrants à tenter la traversée maintenant avant le 31 décembre, en pensant de façon erronée, que cela sera plus difficile après le 1er janvier.

Qu’est ce qui explique, de manière plus générale, que cette année et l’année passée, de plus en plus de personnes migrantes tentent la traversée de la Manche ?

L’épidémie de Covid a mis à l’arrêt le trafic commercial dans le tunnel. De ce fait, toute une série de traversées se sont reportées sur la traversée de la Manche, parfois à la nage, dans des kayaks et parfois dans de petits bateaux.

En réalité, il y a toujours autant de personnes qui cherchent à traverser, simplement, ils le font par des moyens différents.

François Gemenne

à franceinfo

S’ils veulent traverser, c’est pour plusieurs raisons. Ils parlent généralement davantage l’anglais que le français et ils pensent qu’ils s’intègreront plus facilement dans une société où ils maîtrisent déjà la langue. Il y aussi le fait qu’ils ont déjà des connaissances, voire de la famille en Angleterre qui pourra faciliter leur arrivée. Enfin, il y a la flexibilité du marché du travail britannique et l’importance du travail au noir.

La France se donne six mois pour juger de l’efficacité de ce nouvel accord, mais la France avait déjà mis en place des outils pour empêcher ces traversées ?

Oui, cela fait longtemps que la France accepte de faire le boulot du Royaume-Uni contre monnaie sonnante et trébuchante. Depuis les accords du Touquet, la frontière de la Grande-Bretagne a été déplacée sur les côtes de Calais et du nord de la France. La France accepte de se plier à l’exercice, de la même manière que la Turquie accepte de gérer les réfugiés que l'Europe aurait dû accueillir.

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