Traversée avec des migrants : le journaliste Franck Genauzeau "marqué par la gentillesse des gens sur le bateau"

Le reporter de France 2 a répondu aux questions des internautes de francetv info, mardi, après la diffusion de son reportage lors du "20 heures", lundi. Voici son récit de cette traversée qui restera "à vie" gravée dans sa mémoire.

Capture écran du reportage de Franck Genauzeau, qui a traversé une traversée de la Turquie vers la Grèce avec les migrants, diffusé le 14 septembre 2015 sur France 2.
Capture écran du reportage de Franck Genauzeau, qui a traversé une traversée de la Turquie vers la Grèce avec les migrants, diffusé le 14 septembre 2015 sur France 2. (FRANCE 2 / FRANCETV INFO)

Dix kilomètres en mer sur une petite embarcation, auprès d'une soixantaine de migrants. Le grand reporter de France 2, Franck Genauzeau, et le journaliste reporter d'images, Giona Messina, ont suivi des réfugiés lors de leur traversée entre la Turquie et la Grèce. Un reportage poignant, diffusé au "20 heures" de France 2 lundi 14 septembre, et qui a suscité des centaines de réactions sur notre site.

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FRANCK GENAUZEAU et GIONA MESSINA - FRANCE 2

De retour à Jérusalem (Israël), où il est correspondant de France 2 au Moyen-Orient, Franck Genauzeau a répondu à vos questions dans un chat organisé sur notre direct. Voici son récit de cette traversée qui restera "à vie" gravée dans sa mémoire.

"Nous étions bien préparés pour cette traversée"

Tout d'abord, les questions matérielles. Comment garantir sa sécurité, quand on sait que des centaines de migrants sont morts depuis le début de l'année en tentant cette même traversée ? "Nous nous étions bien préparés, raconte Franck Genauzeau, grand reporter rompu aux terrains dangereux (il a notamment couvert la guerre en Syrie). Nous avions acheté de bons gilets de sauvetage et des pochettes étanches pour nos téléphones portables."

Grâce à son matériel, la rédaction de France 2 reste en contact permanent avec l'équipe. "Nous avions emporté un téléphone satellite et, surtout, un positionneur GPS. Celui-ci a permis à la rédaction de France 2, depuis Paris, de suivre mètre après mètre notre traversée."

D'abord réticents à accueillir des journalistes sur l'embarcation qu'ils affrètent, les passeurs finissent par accepter. Ils demandent de l'argent (1 000 euros par journaliste), ce que l'équipe de France 2 refuse, puis renoncent. "Après une heure de discussion, le passeur numéro 1 nous a expliqué qu'il en avait marre que les passeurs soient considérés comme des malfrats", développe Franck Genauzeau.

Un des passeurs nous a assuré qu'il permettait aussi aux migrants de réaliser leur rêve d'aller en Europe. On a profité de cette petite ouverture pour le convaincre de nous laisser monter à bord.Franck Genauzeau, grand reporter à France 2Le 15 septembre sur francetv info

L'embarcation ? "Un navire de luxe", selon les garde-côtes

Pour les migrants, la traversée coûte cher : 2 000 euros pour un adulte, 1 000 euros pour un enfant. "Ils ont souvent économisé pendant des mois, voire des années, pour se payer la traversée, développe le journaliste. Certains ont tout simplement vendu une partie de leurs biens afin de financer le voyage. Notons que l'on compte aussi des familles aisées parmi ces migrants : des médecins ou des ingénieurs. Sur le bateau, il y avait même un journaliste irakien."

"L'embarcation que j'ai empruntée était considérée comme relativement sécurisée, car elle était en bois, poursuit Franck Genauzeau. Pour un zodiac de petite taille, c'est un petit peu moins cher." Le moteur de la chaloupe est, quant à lui, en fin de vie : il rendra l'âme d'ailleurs à 2 km des côtes grecques. "Aussi vétuste qu'il puisse nous paraître, les garde-côtes grecs nous ont affirmé qu'il s'agissait 'd'un navire de luxe', du 'haut de gamme', par rapport à ce qui peut se faire par ailleurs."

Pourquoi les migrants n'achètent-ils pas des canots plutôt que de payer des passeurs très cher, voire plus cher, demande un internaute ? "Les passeurs ne fournissent pas qu'un bateau, ils fournissent aussi un lieu discret d'embarquement, le transport jusqu'à ce lieu et la surveillance des allées et venues des garde-côtes. Voilà pourquoi nombreux sont ceux qui préfèrent passer par les passeurs", répond Franck Genauzeau. 

"Ils nous ont demandé de prévenir les secours"

Quand le moteur lâche les migrants, et que la houle commence à faire tanguer le bateau, les migrants restent calmes. Ils se tournent vers les journalistes pour qu'ils préviennent les secours. "Les téléphones portables fonctionnaient, ils auraient donc pu tenter de prévenir les secours eux-mêmes, reprend Franck Genauzeau. Mais ils nous ont demandé de le faire pour ne pas se heurter à la barrière de la langue. Ils auraient donc de toute façon été secourus au bout de quelques heures. L'important était qu'ils ne paniquent pas et que la chaloupe ne se renverse pas."

L'émotion qui se dégage de ce reportage, lorsque les migrants secourus par un bateau de pêche arrivent en Grèce, a secoué de nombreux téléspectateurs. Les journalistes aussi. A un internaute qui l'interpelle sur ce sujet, Franck Genauzeau répond : "Ce qui me marque souvent, c'est la gentillesse de nos interlocuteurs." 

Sur le bateau, certains migrants voulaient nous laisser leur place pour que l'on respire moins de fumée, ou nous donner de l'eau et de la nourriture.Franck Genauzeau, grand reporter à France 2Le 15 septembre, sur francetv info

Comment gère-t-il le fait d'être aussi proche des migrants, s'interroge enfin un internaute ? "Les histoires personnelles nous touchent souvent. Mais l'exercice de notre métier de journaliste nous oblige à garder le recul et la distance nécessaire pour décrire la situation le plus justement possible."