A la frontière franco-italienne, "le cas des migrants mineurs est particulièrement inquiétant"

Refoulement illégal de mineurs, impossibilité de demander l'asile, chasse aux migrants dans les trains : les associations ont déployé une vingtaine d'observateurs à la frontière franco-italienne à chaque endroit stratégique où passent les migrants.

Près de Vintimille, des migrants se sont arrêtés sous un autopont.
Près de Vintimille, des migrants se sont arrêtés sous un autopont. (FARIDA NOUAR / RADIOFRANCE)

C'est en bordure de route, bien à l'écart de la ville de Vintimille que s'étend le camp humanitaire de la Roja, la première étape de cette mission d'observation. Devant les grilles grises, des gendarmes italiens contrôlent les accès de ce lieu d'accueil géré par la Croix Rouge et qui peut accueillir 500 personnes.

Après trois jours de mission d'observation à la frontière franco-italienne entre Menton, dans les Alpes-Maritime, et Vintimille, les associations Amnesty, Cimade, Médecins du Monde, Médecins sans frontière, Secours Catholique, Anafé ont toutes constaté que de nombreuses pratiques illégales sont banalisées des deux côtés de la frontière. Parmi elles : refoulement illégal de mineurs, impossibilité de demander l'asile, chasse aux migrants dans les trains… Aussi, les associations ont-elles déployé une vingtaine d'observateurs à chaque endroit stratégique où passent les migrants pour noter toutes les dérives.

La peur d’être "dubliné"

Aujourd'hui, le camp de la Roja n'est pas plein car cette présence policière fait peur aux migrants. "La prise d'empreintes pour certaines personnes évoque la crainte de ne pas pouvoir faire de demande d'asile dans le pays de leur souhait parce qu'elles ont peur ensuite d'être ‘dublinées’, explique Emilie Pesselier, chargée de mission à la frontière franco-italienne pour l'Anafé. On nous dit que c'est pour la sécurité du camp mais c'est très difficile d'avoir des informations sur ce à quoi servent vraiment les empreintes."

Chacun est libre de quitter le centre en journée mais pour rejoindre Vintimille il faut marcher plusieurs kilomètres. Avant d'arriver au centre-ville, l'équipe des observateurs s'arrête sous un pont. Au-dessus, des voitures filent à toute allure sur l'autoroute. En dessous, une centaine d'hommes se partagent des bananes et du pain qu'un habitant de la ville a apportés. "Ils arrivent à Vintimille, et ce n'est absolument pas leur destination finale. Il faut prendre cela en considération pour se rendre compte aussi de la précarité de leur situation", estime Lola Schulmann, chargée de plaidoyer à Amnesty international.

Abdelkarim regarde ses amis jouer sur un mini billard bricolé. Il a quitté son Soudan natal pour rejoindre la Libye. Il est arrivé à Vintimille il y a presque deux semaines, le jour de l'Aïd, précise-t-il, la fête qui marque la fin du ramadan. "Mon projet c’est d’aller en France. Je parle un peu le français, je l’ai appris en CP jusqu’en cinquième mais je n'ai plus d’argent. Où je vais aller ? Comment je vais passer ? Je compte sur Dieu", dit-il. 

Arrêtés sur le quai de la gare de Menton

À la gare de Vintimille, le train en direction de Menton-Garavan va partir. Pour rejoindre la France, certains migrants tentent la traversée à bord de ce train. C'est la troisième étape de la mission d'observation. Régulièrement, tous les wagons sont contrôlés par la police, constate Lola Schulmann. "Ce matin, on nous a raconté qu'un contrôleur avait dénoncé auprès des agents de police des migrants qui n'avaient pas été repérés lors de leur passage, explique Lola Schulmann. C'est donc dans ce train-là que tout se joue aussi."

Dans ce train, aucun migrant ne sera arrêté mais devant la gare, de nombreux camions de CRS attendent. "Quand les personnes sont refoulées, les CRS vont leur notifier leur refus d'entrer, là sur le parking, rajoute Lola Schulmann. Le problème c'est que les personnes n'ont pas accès à des traducteurs, la plupart ne comprennent pas ce qu'on leur dit. Normalement cela devrait se faire en prenant le temps d'expliquer à la personne ses droits. Et ce que l'on voit bien, c'est que ce n'est pas du tout fait dans les règles." Pasqualine Curtet, de la Cimade, observe ce qui se passe sur le quai depuis plusieurs heures. "Il y a une personne qui nous a dit être du Sénégal, c'était la troisième fois qu'il passait. Il a exprimé qu'il était extrêmement fatigué, abattu", précise Pasqualine Curtet. Une voiture vide attend devant la petite gare les prochains migrants qui seront arrêtés pour les conduire dans les locaux de la PAF.

Au poste de la police aux frontières

C'est la dernière étape des observateurs. Pour y arriver, il faut prendre la route qui serpente le long de la mer pendant quelques minutes. Un van gris est stationné devant le bâtiment longiligne orangé de la police aux frontières, des personnes attendent à l'intérieur. "Ils vont sûrement devoir passer la nuit dans les Algeco. Tout ce qui est conditions sanitaires dans ce local de rétention est extrêmement précaire et ces personnes seront sûrement remise à la police italienne demain matin", raconte Lola Schulmann. Il est interdit de reconduire des mineurs à la frontière. Pourtant, les observateurs ont constaté le phénomène. "Le cas des mineurs est particulièrement inquiétant parce que ce sont des enfants, rajoute Lola Schulmann. Ils devraient donc être pris en charge tout de suite par les services de protection de l'enfance en France."

La mission d'observation se termine, la nuit va bientôt tomber. Certains migrants vont essayer de traverser la frontière et de rejoindre la France en passant par les sentiers. Ahmed a 29 ans. Ce jeune Soudanais, croisé au bord d'une route va tenter sa chance. "J’ai mon frère qui m’attend, explique-t-il. Je veux travailler, aller à l’école. Ici en Italie il y a de gros problèmes. Même si il y a la police, j’irai quand même, ce n’est pas un problème. De Paris, j’irai à la gare Montparnasse pour aller au Mans. Pas de photos hein", dit-il. Il s'éloigne, ses chaussures attachées à son petit sac à dos pour rejoindre son eldorado.

A la frontière franco-italienne, des associations recensent les dérives des autorités : reportage de Farida Nouar
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