L'article à lire pour comprendre pourquoi la Turquie frappe la Syrie et ouvre sa frontière avec la Grèce

La situation est explosive dans la province d'Idleb, en Syrie, avec des combats intenses et une catastrophe humanitaire. Des milliers de personnes ont fui en Turquie, qui a ouvert sa frontière avec la Grèce. 

Un convoi militaire turc près de Batabou, en Syrie, le 2 mars 2020.
Un convoi militaire turc près de Batabou, en Syrie, le 2 mars 2020. (AAREF WATAD / AFP)

Une crise humanitaire, diplomatique, et militaire. Voilà ce qui se joue en ce moment à la frontière à Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, mais aussi à la frontière greco-turque. "La crise sanitaire qui se déroule sous nos yeux est la plus grave depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale", estime même dans L'Express Hassan El Abdullah, médecin et fondateur de l'association SOS Syrie. Des dizaines de milliers de personnes ont afflué vers la Grèce depuis que le président Erdogan a ordonné l'ouverture des frontières de son pays, après l'offensive du régime de Damas dans la région d'Idleb. Le Conseil des ministres de l'intérieur européens doit aborder, mercredi 4 mars, la question de la gestion de la frontière extérieure de l'Union européenne, de nouveau sous l'angle sécuritaire.

Franceinfo vous résume les causes et les enjeux de cette crise majeure, qui déstabilise une nouvelle fois la région. 

Quel est le point de départ de cette crise ? 

Le cessez-le-feu n'aura pas duré longtemps. En août 2019, la Syrie accepte de cesser les combats dans la région d'Idleb, dernier bastion rebelle et jihadiste situé dans le nord-ouest du pays. Depuis fin avril, la région était pilonnée par le régime de Damas et son allié russe. Mais la trêve s'arrête brutalement en décembre. Dès le 16 décembre, les forces du régime, soutenues par l'aviation russe, intensifient leurs bombardements dans cette région et de violents combats au sol les opposent aux jihadistes et rebelles. Il s'agit notamment, précise Le Monde, des jihadistes du groupe Hayat Tahrir al-Cham ("Organisation de libération du Levant"), issu du Front al-Nusra, l'ex-branche syrienne d'Al-Qaïda. D'autres groupuscules jihadistes et rebelles sont également présents. 

"Pour le régime, il est extrêmement important de reprendre cette zone pour pouvoir afficher une victoire de la reprise des forces gouvernementales sur l'ensemble du territoire syrien, analyse pour France Culture Agnès Levallois, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique. Des moyens extrêmement importants sont mis en œuvre pour cela, et ils sont aidés par les Russes. Sans les Russes, les troupes gouvernementales n'ont pas les moyens et la capacité de tenter de pouvoir reprendre cette poche."

Quelles ont été les conséquences de cette offensive syrienne sur la population ?

La région d'Idleb abrite quelque trois millions de personnes, dont la moitié ont été déplacées depuis d'autres parties du pays reconquises par Damas. Cette nouvelle offensive syrienne suscite les craintes de la communauté internationale, alors que la situation humanitaire y est déjà catastrophique. De fait, dix jours après le début des combats, on recense déjà plus de 235 000 déplacés, note Le Monde. Ces déplacements concernent surtout la ville-clé de Maarat Al-Nouman, "quasiment vidée", comme ses environs, de ses habitants qui se dirigent plus au Nord, assure l'ONU. 

On est dans une impasse totale, on assiste finalement en spectateurs à un drame humanitaire comme on en a rarement vu. Agnès Levallois, maître de rechercheà France Culture

Depuis décembre, la situation s'est aggravée. L'offensive du régime à Idleb a provoqué une grave crise humanitaire, déplaçant près d'un million de personnes en direction de la frontière turque, selon l'ONU. Quelque 470 civils ont également perdu la vie selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). 

Pourquoi la Turquie s'est-elle impliquée et comment a-t-elle répliqué ? 

La Turquie avait déjà multiplié les frappes de drones contre les positions du régime de Bachar Al-Assad à Idleb. Mais là, pour la première fois, Ankara a annoncé officiellement, le 1er mars, que celles-ci s'inscrivent dans le cadre d'une opération plus générale. Le ministre Hulusi Akar a indiqué que le but de l'opération était de "mettre fin aux massacres du régime et empêcher une vague migratoire". Depuis dimanche, l'aviation turque a abattu trois avions de l'armée syrienne. 

Le 27 février, plus de 30 militaires turcs ont été tués dans des frappes aériennes attribuées par Ankara au régime syrien. "L'opération 'Bouclier du printemps', déclenchée après la vile attaque du 27 février à Idleb, se poursuit avec succès", a déclaré le ministre turc de la Défense Hulusi Akar à la télévision.

Par ailleurs, au-delà de l'offensive militaire, Ankara se sert de la question migratoire pour faire pression. "Les menaces d'Erdogan d'ouvrir les vannes des flux migratoires, qui lui permettent depuis cinq ans de souffler le chaud et le froid vis-à-vis de l'Europe, ont été mises à exécution", raconte Libération. Furieux du peu de soutien de l'Occident après la perte de 33 soldats jeudi en Syrie, Erdogan a joué la pression sur le point faible de l'UE." La Turquie a en effet affirmé, le 28 février, qu'elle avait ouvert ses frontières terrestres et maritimes pour laisser passer les migrants. 

Quelle est la situation à la frontière gréco-turque ?

Explosive. Dès le lendemain de l'annonce d'Erdogan, quelque 13 000 migrants ont afflué sur les 212 km de la frontière gréco-turque, selon l'Organisation internationale des migrations (OIM). "Le nombre de migrants venant d'Edirne (nord-ouest de la Turquie) pour traverser la frontière grossit au cours de la journée, à mesure que les voitures, taxis et les bus arrivent à Istanbul", a expliqué le chef de la mission turque de l'OIM Lado Gvilava. "La plupart sont des hommes, mais on voit également des familles avec de jeunes enfants", a-t-il ajouté. 

Face à cet afflux de migrants, la Grèce a fermé ses frontières, ce qui provoque de vives tensions sur place. "Greece! Greece!" (Grèce ! Grèce !), a crié, dimanche 1er mars, la foule devant la frontière, selon l'AFP. "Nous avons des enfants. Ils n'ont pas de nourriture", expliquait un réfugié alors que certains agitaient des morceaux de tissu blanc et affirmaient "Nous sommes pacifiques".

Des migrants marchent en Turquie vers la frontière avec la Grèce, le 2 mars 2020.
Des migrants marchent en Turquie vers la frontière avec la Grèce, le 2 mars 2020. (HAKAN MEHMET SAHIN / ANADOLU AGENCY / AFP)

Des échauffourées ont éclaté la veille entre la police grecque et des migrants au poste-frontière turc de Pazarkule (Kastanies, côté grec). Certains ont jeté des pierres en direction des forces de l'ordre, qui ont riposté avec des grenades lacrymogènes. 

"Actuellement il y a environ un millier de personnes qui tentent chaque jour de franchir la frontière", a indiqué, le 3 mars à l'AFP, un responsable de la police grecque de la ville de Tychero, située le long de la frontière. "Ce sont essentiellement des Afghans, des Somaliens, des Pakistanais et des Marocains", a assuré ce policier. 

Pourquoi l'île de Lesbos est-elle particulièrement citée ?

C'est une petite île qui concentre tous les regards. Depuis la décision d'Ankara d'ouvrir ses frontières aux exilés en route pour l'Europe, quelque 1 300 migrants sont arrivés en 24 heures sur les cinq îles de la mer Egée, et en particulier à Lesbos, où la grande majorité des embarcations de fortune ont échoué. Dans un contexte déjà particulièrement tendu ces dernières semaines, où les habitants de l'île s'opposent à la construction de nouveaux camps de rétention fermés sur leurs îles, ces nouvelles arrivées ont suscité une explosion de colère dimanche.

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"Depuis ce week-end, des manifestants bloquent l'accès au camp de Moria, le plus grand camp de réfugiés d'Europe, où croupissent déjà, dans des conditions d'insalubrité inouïes, près de 20 000 personnes", raconte Libération"Les seules personnes qu'on voit, ce sont des réfugiés", a confié le 2 mars à l'AFP Giannis Palassis, un retraité de 76 ans rencontré dans les rues escarpées de Mytilène, le port de Lesbos. Selon lui, la ville ne peut pas se convertir en "refuge" pour tous.

Ce sont des êtres humains eux aussi, mais l'île n'en peut plus. On souffre.Giannis Palassis, habitant de l'île de Lesbos (Grèce)à l'AFP

Certains Grecs empêchent eux-mêmes les migrants d'accoster. "Dimanche, dans le nord de l'île, des militants d'Aube dorée [un mouvement d'extrême droite], les visages déformés par la haine, ont empêché une autre embarcation de débarquer. Avec à son bord une quarantaine de réfugiés, dont des bébés", raconte Libération. Un petit garçon est d'ailleurs mort, le 2 mars, au large de l'île grecque lors du naufrage d'une embarcation de fortune chargée d'une cinquantaine de migrants. 

Comment réagit la Grèce ? 

"Notre Conseil de sécurité national a décidé de porter le niveau de protection aux frontières à son maximum", a déclaré, le 1er mars, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis. La Grèce s'est donc placée en état d'alerte "maximum" pour protéger ses frontières face à l'afflux de milliers de migrants aux portes du pays. Les autorités grecques ont décidé de renforcer encore leurs patrouilles aux frontières et de suspendre toute nouvelle demande d'asile pendant un mois. Une décision vivement contestée par le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). "Ni la convention de 1951 relative au statut des réfugiés ni le droit de l'UE sur les réfugiés ne fournissent de base légale pour la suspension de la réception des demandes d'asile", a indiqué le HCR, le 2 mars, dans un communiqué.

Le gouvernement grec a également mis en place un système d'envoi automatique de SMS aux téléphones mobiles étrangers approchant la frontière, avec le message suivant : "Personne ne peut traverser les frontières grecques. Ceux qui tentent d'entrer illégalement seront bloqués".

Dans ce contexte extrêmement tendu, une vidéo a été particulièrement relayée, à la suite de laquelle la Turquie a accusé des garde-côtes grecs d'avoir tenté de couler une embarcation de migrants. Mais selon 20 Minutes, "il est impossible de déterminer si les garde-côtes (s'il s'agit bien de garde-côtes) ont délibèrement visé le bateau pneumatique ou s'il s'agissait de tirs visant à l'éloigner". 

Que disent les Européens ? 

La présidente de l'Union européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré, le 3 mars, être "aux côtés" de la Grèce et a promis à Athènes "toute l'aide nécessaire" pour faire face à l'afflux de milliers de migrants. "Ceux qui cherchent à tester l'unité de l'Europe seront déçus", a déclaré Ursula von der Leyen sur le poste-frontière de Kastanies (nord-est du pays), au côté du Premier ministre grec auquel elle a promis "700 millions d'euros", dont la moitié immédiatement.

Les pays membres de l'UE ont également confirmé le même jour, à l'agence européenne de contrôle des frontières Frontex, leur accord pour contribuer à une intervention rapide pour aider la Grèce face à l'afflux de milliers de migrants via la Turquie. Frontex avait accepté la veille de lancer une opération rapide de soutien à la Grèce. Elle a déjà déployé des renforts et a relevé son niveau d'alerte dans la zone de la frontière turco-grecque.

Du côté de l'Hexagone, Emmanuel Macron a souligné, le 2 mars, la "pleine solidarité" de la France avec la Grèce et la Bulgarie. Il a dit sa volonté de "leur prêter une assistance rapide et protéger les frontières" dans le cadre des "efforts européens".

Quel est le rôle de la Russie dans tout ça ? 

La Russie de Vladimir Poutine appuie militairement le régime de Damas, dont il est un allié puissant et incontournable. Problème : Moscou et Ankara ont renforcé leur coopération ces dernières années. Pourtant, cela n'empêche pas Moscou de continer à soutenir son allié syrien. "L'armée turque intervient dans un autre Etat souverain qu'est la Syrie, et surtout un Etat qui est allié à la Russie", explique sur RTL le géopolitologue Frédéric Encel. "L'erreur catastrophique, me semble-t-il, de Erdogan, est de considérer que la Russie pourrait lâcher Bachar Al-Assad. On a bien vu qu'il n'en était rien. On voit bien que la Russie, surtout après dix ans de soutien, ne lâchera pas la Syrie", ajoute-t-il. 

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Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan doivent se rencontrer, jeudi 5 mars. Ankara espère arracher une trêve lors de ces discussions. 

J'ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ?

Depuis décembre 2019, la Syrie de Bachar Al-Assad mène une offensive militaire dans la région d'Idleb, dernier bastion rebelle et jihadiste situé dans le nord-ouest du pays. Les combats ont provoqué une grave crise humanitaire, déplaçant près d'un million de personnes en direction de la frontière turque, selon l'ONU. Face à ces combats et après la mort d'une trentaine de ses soldats, la Turquie a répliqué en lançant elle aussi une offensive militaire contre Damas. L'opération s'appelle "Bouclier du printemps".

Pour faire pression sur l'Union européenne face à l'afflux de réfugiés, le régime d'Erdogan a également ouvert sa frontière avec la Grèce. Des milliers de migrants ont afflué à la frontière gréco-turque, obligeant la Grèce à fermer ses frontières. Le pays a aussi suspendu toute nouvelle demande d'asile pendant un mois. Les tensions entre migrants et habitants, notamment sur l'île de Lesbos, sont extrêmement fortes. 

La présidente de l'Union européenne Ursula von der Leyen a promis d'aider la Grèce à hauteur de "700 millions d'euros", dont la moitié immédiatement. L'agence européenne de contrôle des frontières Frontex a aussi déployé des renforts et a relevé son niveau d'alerte dans la zone de la frontière turco-grecque.