Crise des migrants : "Si rien ne change, il ne restera bientôt de l'Europe que le nom et la forme"

Le poète syrien Adonis livre à francetv info sa vision du drame qui se joue en ce moment pour des milliers de réfugiés syriens. Et pour lui, l'Europe porte une lourde responsabilité.

Le poète syrien Adonis, plusieurs fois nommé pour le prix Nobel de Littérature, le 12 novembre 2009. 
Le poète syrien Adonis, plusieurs fois nommé pour le prix Nobel de Littérature, le 12 novembre 2009.  ( AFP )
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Propos recueillis parSimon GourmelletFrance Télévisions

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C'est une voix et une plume d'un pays qui s'enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos. Le poète syrien Adonis, réfugié en France depuis 1985, assiste, comme le reste de la planète, à la fuite désespérée de ses compatriotes vers l'Europe. Des milliers de migrants cherchant à échapper au groupe Etat islamique ou au régime de Bachar Al-Assad.

Pour francetv info, après le choc provoqué par la mort d'un enfant de 3 ans sur les côtes turques, celui qui a été plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de Littérature partage ses sentiments et sa vision du drame qui se joue en ce moment pour des milliers de réfugiés syriens. Et pour lui, l'Europe porte une lourde responsabilité.

Francetv info : Qu'avez-vous ressenti en découvrant  la photo de d'Aylan Kurdi, ce Syrien de 3 ans retrouvé mort, échoué sur une plage de Turquie ? 

Adonis : J'ai tout de suite pensé à une sorte de crucifixion. C'est inimaginable. Pour moi, cela devrait rappeler à l'Europe sa dette éthique envers les pays, comme la Syrie, qu'elle a colonisés. Cette image abîme terriblement le symbole de liberté que représente l'Europe. 

Mais ce drame en particulier, et cette image, très forte, reflètent aussi l'absurdité de ce qui se passe en ce moment en Syrie et au Moyen-Orient. Si le combat était pour une cause noble, une révolution, avec un projet pour changer le pays et le conduire vers la liberté, la laïcité et les droits de l'Homme, alors on pourrait plus facilement comprendre ces tragédies. Mais ce n'est pas du tout le cas, nous sommes en ce moment en plein chaos. Mourir et être humilié de cette manière, c'est d'une absurdité absolue. 

Comment expliquez-vous ce brutal flot de migrants qui tentent de rejoindre l'Europe ? 

Ce mouvement, qui est, je crois, unique dans le monde, n'est qu'une explosion spontanée liée aux deux tyrannies qui s'affrontent en ce moment en Syrie. Celle de Bachar Al-Assad et celle que représente le groupe Etat islamique (EI).

Pour bien comprendre ce qui se passe, il ne faut pas oublier que lors de la colonisation, l'Occident a envahi le monde arabe par la force. Maintenant, les populations chassées de leurs maisons par la guerre font le chemin inverse, mais en paix, simplement à la recherche d'un abri, d'un travail. C'est finalement normal et naturel. Et l'Europe doit comprendre cela.

Les dirigeants européens vont prochainement organiser un sommet pour fixer des quotas de migrants. Est-ce, selon vous, une réponse acceptable ? 

Ce sont des affaires entre les pays européens, mais face à une catastrophe humaine de ce niveau, cela ne peut être la seule réponse. Et, surtout, on ne peut pas utiliser un tel terme. C'est un manque de respect pour ces migrants, et cela témoigne d'un manque d'humanité. Je crois qu'utiliser le terme "quota" est non seulement humiliant pour les réfugiés, mais aussi pour les Européens. C'est le signe que quelque chose ne va pas, d'une maladie, d'une faiblesse et d'une décomposition.

Aujourd'hui, ce qui fait bouger les Européens, ce ne sont pas les idéaux, mais les intérêts, comme le pétrole, le gaz ou des espaces stratégiques. A leurs yeux, le monde arabe n'est qu'un ensemble d'intérêts et il n'y a pas de place pour l'être humain. Si rien ne change, il ne restera bientôt de l'Europe que le nom et la forme. L'idéal de démocratie qu'elle représente est clairement menacé. 

Vous êtes né en Syrie, mais vous avez été naturalisé français. Que pensez-vous de la position de la France face à ce drame ? 

Je suis très déçu de la voix qu'elle porte au Moyen-Orient. J'ai toujours pensé que la France devait œuvrer pour la démocratie, pour les droits de l'Homme. Mais aujourd'hui, sa voix ne s'entend pas sur des thèmes comme la laïcité, la liberté de la femme, l'égalité ou encore la citoyenneté. En France, il y a une identité différente, il y a eu une révolution ! Nous devrions entendre cette différence, non seulement sur ce qui se passe en Syrie, mais également sur le Yémen, un pays qui est en train de se détruire. Comment peut-on accepter cela ? 

Quelles solutions s'offrent encore au peuple syrien ? 

Si j'étais un président ou un général de l'armée, je pourrais vous répondre. Mais je n'ai pas de solution. Toutefois, il existe, en Syrie et ailleurs, beaucoup de personnes qui pourraient porter la vision que je viens de décrire, mais ils n'intéressent pas l'Occident, car ils n'ont ni gaz ni pétrole.

Pour mettre fin à ce massacre, il faut trouver un nouveau chemin. Il faut, selon moi, instaurer une société civile et laïque en Syrie. Sans cela, il n'y a pas d'horizon.

Vous ne voyez aucun opposant au régime de Bacchar Al-Assad qui puisse proposer cette voie ? 

Aujourd'hui, il y a mille oppositions, et aucune proposition clairement formulée d'un objectif final. Il n'y a que combats et destructions. Cela me tourmente. Les leaders doivent dire clairement ce qui doit remplacer Bachar Al-Assad. Personne ne parle du régime à venir en cas de victoire de l'opposition. S'il est laïque, on le suivra. S'il prévoit de libérer la femme ? On le suivra aussi. Pareil, s'il est fondé sur les droits de l'Homme et la liberté de l'individu. Actuellement, il n'y a aucun discours audible à part "il faut chasser et tuer Assad". Mais après ça, que faire ? 

Ce qui s'est passé au nom de la révolution a déformé le terme même de révolution et de l'esprit qui accompagnait le mouvement au départ.

Vous êtes-vous engagé ? 

Je fais la guerre intellectuelle et culturelle contre le régime depuis 1956, lorsque j'ai quitté la Syrie pour le Liban. Mais je suis contre la violence et une opposition armée.

En tant que poète et écrivain, vous continuez à écrire. Vous avez publié "Printemps arabes : religions et révolutions" (édition La Différence). Est-ce que cette guerre civile se retrouve dans vos textes ?

J'écris toujours, mais pas sur la politique. Ce qui me préoccupe dans mon travail concerne davantage une vision du monde, de la civilisation et de l'être humain. Mais la Syrie est beaucoup plus présente actuellement dans mes idées, dans mes pensées, dans ma vie. Plus que jamais. Surtout lorsque j'observe toutes les horreurs perpétrées par l'Etat islamique ainsi que le silence presque absolu qui entoure la destruction de l'héritage historique et archéologique irremplaçable de mon pays. 

Avez-vous l'espoir de retourner, un jour, en Syrie ? 

Je ne suis pas nostalgique puisque je ne me considère de nulle part. Ma patrie, c'est ma langue : l'arabe. Mais je conserve tout de même un attachement très fort avec ce pays. Non seulement, j'y suis né, mais je sais que la Syrie fait partie intégrante de la créativité humaine, puisque cette région du globe a été le berceau de l'humanité, avec des civilisations qui ont profondément marqué l'histoire comme les Sumériens, les Babyloniens ou encore les Phéniciens. D'ailleurs, c'est l'archéologue André Parrot qui disait que "chaque être humain a deux patries : son pays natal et la Syrie".