Ukraine : Viktor Ianoukovitch, l'intransigeance comme stratégie

Alors que la rue s'embrase, le président ukrainien a rencontré les chefs de file des opposants. Depuis le début de la contestation, le dirigeant n'a fait aucune concession.

Des soutiens de Viktor Ianoukovitch regardent sur grand écran une intervention du président ukrainien, le 19 décembre 2013, à Kiev (Ukraine).
Des soutiens de Viktor Ianoukovitch regardent sur grand écran une intervention du président ukrainien, le 19 décembre 2013, à Kiev (Ukraine). (GLEB GARANICH / REUTERS)

Depuis le début de la contestation en Ukraine, le président du pays se fait discret. Mais la mort de plusieurs manifestants, mercredi 22 janvier, est un cap franchi dans la crise. Ce tournant oblige Viktor Ianoukovitch, à la tête de l'Ukraine depuis 2010, à rencontrer les chefs de file des opposants, qui manifestent depuis deux mois.

Viktor Ianoukovitch s'est entretenu avec eux jeudi, à la mi-journée. En début d'après-midi, il a réclamé que le Parlement se réunisse en urgence pour discuter de la démission du gouvernement réclamée par l'opposition, et tenter de mettre un terme à la crise politique. La démission du gouvernement serait donc dans la balance, mais la sienne, il ne l'évoque pas. 

Francetv info décrypte la stratégie d'un chef d'Etat en proie à une contestation de plus en plus violente. 

Il choisit la Russie comme allié, et hérisse les opposants

C'est la décision qui a mis le feu aux poudres. Le 21 novembre 2013, le pouvoir ukrainien suspend soudainement les négociations avec l'Union européenne sur un accord d'association. Et dans la foulée, il décide de relancer les relations économiques avec Moscou. L'opposition pro-européenne descend alors dans la rue. Le mouvement de contestation commence.

Dès le départ, les opposants exigent la démission du président ukrainien, ainsi que des élections anticipées. Mais Viktor Ianoukovitch fait la sourde oreille. Les manifestations se poursuivent, émaillées de dispersions violentes. Le 17 décembre, en déplacement en Russie, le chef de l'Etat obtient de Vladimir Poutine, son homologue russe, un crédit de 15 milliards de dollars (10,90 milliards d'euros) et une baisse du prix du gaz russe que l'Ukraine lui achète.

Avec cet accord, le président ukrainien montre qu'il a définitivement choisi son camp. "Viktor Ianoukovitch penchait déjà pour un accord avec la Russie. Vladimir Poutine a achevé de le convaincre en mettant de l'argent sur la table", analyse Alban Mikoczy, correspondant en Russie pour France Télévisions. "Ancien délinquant devenu affairiste, le président ukrainien contrôle son pays à la soviétique. Sans nuance", résume le quotidien Libération (article pour abonnés), jeudi.

Isolé, il choisit la stratégie du pourrissement...

Ses opposants semblent d'abord désarçonnés par l'accord avec la Russie. Mais ils se reprennent à la suite de l'agression d'une journaliste d'opposition, Tetiana Tchornovol, le 25 décembre, puis de celle de l'opposant et ancien ministre de l'Intérieur Iouri Loutsenko, le 10 janvier. Les pro-européens se rassemblent à nouveau sur le Maïdan, l'autre nom de la place de l'Indépendance de Kiev, la capitale ukrainienne.

Face à ces manifestations massives, Viktor Ianoukovitch joue le pourrissement. "Pour lui, accepter des élections anticipées, c'est reconnaître sa faiblesse. Quant à une médiation de l'UE, c'est exclu. Il va essayer de tenir jusqu'au dernier moment, c'est psychologique", indique à Libération le politologue Volodymyr Fessenko. Selon lui, peu de personnes ont accès à Viktor Ianoukovitch. "Parmi eux, l'oligarque Rinat Akhmetov, l'homme le plus riche d'Ukraine et, surtout, le propre fils du président, Olexandre, un dentiste de 40 ans devenu l'une des plus importantes fortunes du pays en l'espace de trois ans", précise le quotidien.

... et terrorise les manifestants

Pour ne pas se laisser déborder par les contestataires, ViktorIanoukovitch n'hésite pas, une fois de plus, à prendre au dépourvu l'opposition, cette fois dans l'enceinte du Parlement ukrainien, le 16 janvier. Ce jour-là, une avalanche de textes renforçant les sanctions contre les manifestants est brutalement mise au vote par le Parti des régions, pro-Ianoukovitch. Les élus de l'opposition sont atterrés. Dans la salle, une bagarre éclate. Finalement, le chapelet de lois répressives est adopté à main levée, dans un pays où la règle est le vote électronique.

En réaction, des affrontements éclatent à Kiev entre des manifestants et la police. Des dizaines de personnes sont blessées, tous camps confondus. Les heurts se poursuivent les jours suivants. Mercredi, au moins cinq personnes sont mortes, et environ 300 ont été blessées. Au cours de la même journée, dans l'après-midi, Viktor Ianoukovitch, qui s'exprime peu, consent à rencontrer les trois principaux leaders de l'opposition. Aucun accord ne sort de cette réunion.

Viktor Ianoukovitch ne cède sur rien, ni lors de cette rencontre, ni sur le terrain. Mardi, les manifestants qui se trouvaient à proximité des affrontements de Kiev ont eu la désagréable surprise de recevoir, sur leur téléphone portable, un SMS anonyme. Selon le Guardian (article en anglais), il indiquait : "Cher abonné, vous êtes enregistré comme participant à une émeute" ou à "un trouble massif à l'ordre public".

Avant son entrevue avec l'opposition, mercredi, le chef de l'Etat avait déclaré : "Je suis contre le bain de sang, contre l'usage de la force, contre l'incitation à la haine et à la violence." En revanche, son Premier ministre a tenu un discours de fermeté, qualifiant les manifestants de "terroristes" et de "criminels". Dans le centre de Kiev, qui ressemble désormais à un champ de bataille, les opposants se montrent plus radicaux. Mais leur chef d'Etat, devenu pour eux "l'ennemi à combattre", n'hésite plus à aller au front.