Ukraine : assiste-t-on à un remake de la guerre froide ?

L'ombre de Moscou plane sur le conflit ukrainien tandis que les pays occidentaux défendent une Europe unifiée et libre. Mais la situation est-elle vraiment comparable à l'avant 1989 ?

Vladimir Poutine, en juin 2013. Le président russe soutient son homologue ukrainien contesté, Viktor Ianoukovitch, car il entend garder l\'Ukraine dans son giron.
Vladimir Poutine, en juin 2013. Le président russe soutient son homologue ukrainien contesté, Viktor Ianoukovitch, car il entend garder l'Ukraine dans son giron. (MATT DUNHAM / POOL)

En Ukraine, la capitale Kiev s'est embrasée cette semaine. Trois mois après le début d'un mouvement de protestation de grande ampleur et après une courte accalmie, des milliers de manifestants réclament à nouveau la démission du président Viktor Ianoukovitch. En toile de fond du conflit, la division profonde du pays entre pro-européens de l'ouest et pro-russes de l'est. 

Cette situation rappelle, dans une moindre mesure, les rapports de force qui caractérisaient la guerre froide opposant après 1945, et jusqu'à la chute du mur de Berlin, l'Occident, derrière les Etats-Unis, et un bloc de l'est, derrière la Russie, avec des affrontements ou des guerres sur des terrains tiers (Vietnam, Corée, Cuba avec la crise des missiles...).

Dans quelle mesure cette comparaison est-elle pertinente ? Francetv info a posé la question à Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l'Institut français de géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Pourquoi la Russie refuse-t-elle que l'Ukraine échappe à son influence ? 

Jean-Sylvestre Mongrenier : Pour la Russie, l’Ukraine a un caractère existentiel. Elle y voit le berceau de sa civilisation et la considère comme une petite Russie. L'Ukraine est aussi au cœur du projet d’union eurasiatique, porté par Moscou, qui rassemblerait la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie, dans une volonté de reconstituer l’empire soviétique qui s'est disloqué après la chute du mur de Berlin en 1989. A Moscou, on parle d'ailleurs de "cordon sanitaire" pour ces pays satellites, qui incluent aussi par exemple la Géorgie.

Cette vision s'oppose à celle, occidentale, d’une grande Europe unifiée et libre qui repose sur deux piliers : l’Union européenne et l’OTAN.

Justement, quel enjeu la situation ukrainienne représente-t-elle pour l'Europe ?

Ce qui se joue, c'est la sécurité de l'Europe à ses frontières orientales. Accepter que des pays comme l'Ukraine soient de simples satellites de Moscou est contraire aux principes des pays de l’OTAN et est considéré comme dangereux.

Le partenariat avec la Géorgie – qui doit être paraphé fin 2014 – ou celui qui est envisagé avec l’Ukraine doivent permettre d'organiser cette sécurité autour de la "grande Europe". Celle-ci avait d’abord reposé sur une politique d'intégration à l'Union européenne, qui s'était conclue par une adhésion des pays d’Europe de l’Est comme la Pologne, la Tchécoslovaquie et d'autres. Mais l'Union européenne ne peut pas s’élargir à l’infini, c'est pourquoi les partenariats s'y sont substitués. L’adhésion est plus large, plus proactive.

Quel rôle les Etats-Unis jouent-ils ?

Les Etats-Unis portent l'idée d’organiser une Europe libre et d’y jouer un rôle moteur, d’étendre la démocratie et le libre-échange.

Mais Washington a d'autres priorités. La diplomatie dite du "pivot" [expliquée notamment sur le site du Congrès américain (en anglais)] mise en place par le président américain Barack Obama consiste à se tourner vers l'Asie. Dans cette perspective, l’essentiel, c’est la relation entre les Etats-Unis et la Chine. En Europe, les Etats-Unis tentent de se reposer sur l’Union européenne et les Etats membres pour se consacrer davantage à leur relation avec Pékin. 

Vladimir Poutine tente de perturber cette relation et de se reconstituer en force d’opposition. Moscou n’entend pas se laisser éclipser par la relation Pékin-Washington.

La Russie est-elle redevenue une véritable puissance mondiale, comme au temps de la guerre froide ?

La Russie ne figure pas dans les trois ou quatre premières puissances économiques mondiales, même si elle représente le R des BRICS, les cinq grandes puissances émergentes. Elle a beaucoup de mal à être une véritable puissance : toute son économie repose sur le prix du gaz et du pétrole. Son poids démographique n'est pas fort non plus : 145 millions d’habitants, c’est une masse critique, mais c’est peu quand on compare cela aux 250 millions d’Indonésiens, ou aux 200 millions de Brésiliens. La crise en Ukraine est un test pour montrer ses muscles, mais c'est un pari risqué.

L'expression "guerre froide" peut-elle se justifier pour parler des relations actuelles entre l'Occident et la Russie ?

Parlons plutôt d'une paix froide entre les pays occidentaux et la Russie. Les dirigeants ont gardé une mentalité de guerre froide, de contrôle des territoires et des populations, et un désir de revanche. Mais le pouvoir russe est davantage un pouvoir de nuisance et de blocage que d’impulsion. Moscou n’a pas la capacité à impulser un nouvel ordre des choses.

Vladimir Poutine a obtenu des victoires tactiques. Mais si on regarde la situation en Ukraine, ce n’est pas une réussite. La volte-face de Viktor Ianoukovitch sur le partenariat avec l'Union européenne misait sur un attentisme des populations. C'est tout le contraire qui s'est produit.