Répression des manifestations en Russie : "C'est un putsch interne au sein du pouvoir russe", selon une spécialiste

Depuis plusieurs semaines, la capitale russe est secouée par des manifestations. Les protestataires dénoncent le rejet de nombreuses candidatures d'opposants pour le scrutin local de septembre.

Des manifestants dénoncent l\'exclusion des candidats indépendants aux élections locales, le 10 août 2019, à Moscou (Russie).
Des manifestants dénoncent l'exclusion des candidats indépendants aux élections locales, le 10 août 2019, à Moscou (Russie). (YURI KADOBNOV / AFP)

"Ce qu'il se passe c'est un putsch interne au sein du pouvoir russe, avec la tendance dure, celle des anciens du KGB, qui prend le pouvoir", analyse dimanche 11 août sur franceinfo Cécile Vaissié, professeur en Etudes russe et soviétique à l'université Rennes 2, alors que près de 50 000 personnes se sont rassemblées samedi à Moscou pour dénoncer l'exclusion des candidats indépendants aux élections locales de septembre, la plus importante manifestation en Russie depuis le retour au Kremlin de Vladimir Poutine, en 2012.

franceinfo : Qu'elle importance faut-il donner aux protestations qui ont lieu en Russie depuis quelques semaines ?

Cécile Vaissié : Il faut prendre très au sérieux ces manifestations. D'abord car on voit émerger depuis quelques mois une nouvelle génération de contestataires. Lors des manifestations de 2011-2012, qui étaient très fortes, il y a avait beaucoup de gens d'âge mûr, qui avaient connu la Perestroïka. Là, on voit dans les cortèges apparaître des gens de 15-16 ans, toute une génération qui se heurte au pouvoir. Donc des jeunes qui n'ont connu que Vladimir Poutine au pouvoir et qui n'ont pas connu l'union soviétique. Ce sont aussi des jeunes tournés vers le monde, qui ont pu voyager, qui sont sur internet. Forcément, ils se disent "comment se fait-il que je n'ai même pas le droit de choisir quels candidats vont se présenter dans ma mairie ?". Il y a quelque chose qui relève du choc culturel et générationnel.

Est-ce que le Kremlin le prend en compte ou s'en inquiète ?

Je crois que le Kremlin ne le comprend pas, ne le conçoit pas. C'est le deuxième aspect qui rend ces manifestations très intéressantes, et très inquiétantes : la réaction du pouvoir est complètement disproportionnée. Le pouvoir s'y prépare depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Il envoie ses forces de l'ordre sur des jeunes qui manifestent de façon très pacifique, ce ne sont pas des gens qui vont casser des vitrines ou endommager les monuments historiques. La réaction est d'une violence invraisemblable. Plusieurs journalistes ou intervenants russes préviennent : ce qu'il se passe c'est un putsch interne au sein du pouvoir russe, avec la tendance dure, celle des anciens du KGB, qui prend le pouvoir.

Y a-t-il des voix qui alertent au sein de Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine ?

Non, le parti Russie Unie est très décrédibilisé dans toute l'opinion publique : il ne présentait même pas de candidat à Moscou ! Il est considéré comme "le parti des voleurs", celui des gens qui se servent, qui sont les plus corrompus dans tous les milieux. Donc non, il n'y a pas de gens au sein du parti qui préviennent, qui veulent faire évoluer les choses. On sait très bien en politique que si vous mettez un couvercle sur la marmite sans laisser passer la vapeur, ça va tenir quelques temps et après ça explose. Tout le monde sait que c'est pour ça que l'union soviétique s'est écroulé en quelques jours, que l'empire russe s'est écroulé en quelques jours. Et là, ils sont en train de refaire la même erreur.

À quoi faut-il s'attendre dans les semaines qui viennent ?

Il ne faut pas penser le pouvoir russe en tant que Vladimir Poutine et son parti, celui-ci peut disparaître demain. Ce qui compte, ce sont les gens qui sont autour de Poutine et qui, pour certains, se demandent s'ils ont encore besoin de Poutine ou s'ils feraient mieux de l'écarter. Il ne faut pas forcément considérer que Poutine est l'homme fort en Russie et celui qui décide. Il y a des gens autour de lui, qui s'affrontent. Les autorités espèrent que les manifestations se calment après les élections, le 8 septembre. Mais c'est un pari risqué, je pense que les manifestations vont continuer.