Enquête Les "influenceurs du Kremlin", ces Français qui ont choisi de relayer la propagande russe depuis Moscou

Article rédigé par Sylvain Tronchet
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Sur RT en français, l'émission "Ici Moscou !" est calquée sur les talks shows des propagandistes de la télévision russe. (Capture d'écran RT / FRANCEINFO)
Ce sont les voix francophones de la propagande de Moscou. Installés ou régulièrement invités en Russie, des Français relaient le discours du pouvoir russe dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Souvent proches de l’extrême droite, ces agents d’influence font partie de la stratégie informationnelle du Kremlin.

"Ici Moscou, les Français parlent aux Français"... Sur RT en français, une nouvelle émission a fait son apparition le 26 novembre dernier. Si la chaîne gouvernementale russe est aujourd'hui interdite en Europe, que ses studios à Paris ont fermé, elle produit toujours des programmes en Français, depuis Moscou. Visible sur le web, ce talk-show est calqué sur ceux des propagandistes de la télévision gouvernementale russe. Aux manettes, Xavier Moreau n'est pas un inconnu. Cet ancien officier de l'armée française, installé à Moscou depuis plus de 20 ans a d'abord relayé le message du Kremlin sur les réseaux sociaux avant d'atterrir sur la chaîne financée par le pourvoir russe.

Autour de lui, quatre autres Français de Moscou commentent l'actualité, c’est-à-dire la guerre en Ukraine. Tous reprennent à la lettre le narratif classique du Kremlin. Ici, on ne parle pas d'armée ukrainienne, mais "Otano-Kiévienne", ni de guerre mais "d'opération spéciale". Les médias français en prennent pour leur grade. Laurent Brayard, un "reporter de guerre et historien" qui a collaboré avec l’administration séparatiste dans le Donbass affirme "qu'ils ne reprennent que la propagande ukrainienne", concluant : "la banderisation de la France est en cours". Référence à Stepan Bandera, un nationaliste ukrainien qui a collaboré avec le 3e Reich pendant la seconde guerre mondiale régulièrement cité par Vladimir Poutine comme symbole de la "nazification" de l'Ukraine.

Russophiles contre russophobes

Fabrice Sorlin, un catholique traditionaliste exilé à Moscou, présenté comme vice-président du Mouvement international russophile est interrogé sur la "russophobie" ambiante en occident. C’est le fait "des élites bourgeoises dirigeantes", affirme-t-il. "Les peuples eux, soutiennent la Russie", conclut-il devant un Xavier Moreau qui acquiesce. Présenté comme "géopolitologue", Nicolas Dolo, un homme d’affaires installé à Moscou estime quant à lui qu’on a "trop considéré que l’Etat major russe à Moscou c’était trois pauvres types en train de boire de la vodka dans un placard, alors qu’en fait ce sont des gens brillants".

Xavier Moreau possède la nationalité russe, tout comme Adrien Bocquet, un autre Français, arrivé plus récemment à Moscou. Cet ancien militaire avait fait parler de lui dans les médias français quand il a prétendu l'an dernier avoir été témoin de crimes de guerre commis par l'armée ukrainienne. Plusieurs médias ont montré que son histoire et même sa biographie étaient totalement fausses. Mais Adrien Bocquet a fini par atterrir à Moscou. Aujourd'hui, il se présente parfois comme expert militaire, parfois comme journaliste au gré de ses apparitions sur la télévision où les réseaux sociaux.

Le Français Adrien Bocquet est aujourd'hui installé à Moscou et a acquis la nationalité russe. (Capture d'écran compte Telegram / FRANCEINFO)

Adrien Bocquet collabore notamment avec Afrique média, une chaîne de télévision panafricaine qui constitue l’un des principaux relais de la propagande russe sur le continent. Sur son compte Telegram, il diffuse également des vidéos tournées dans le Donbass ou des "enquêtes". Dans l'une d'elles, il prétend ainsi révéler que Volodymir Zelensky aurait fait ses études à Moscou, pour mieux le placer face à ses contradictions. Oubliant qu'il est de notoriété publique que l'actuel président ukrainien a été une vedette de la télévision russe au début des années 2000 et qu'il vivait à Moscou où il n'a pas fait ses études en revanche...

Peu importe au fond que les faits soient exacts ou non, ces Français ont un autre intérêt pour le Kremlin. "Ils servent à blanchir la propagande russe", explique Maxime Audinet, chercheur à l'IRSEM et spécialiste des stratégies d'influence russes. "L'objectif c'est de rendre le message plus efficace, poursuit-il. Un citoyen français qui va défendre des positions que l'on peut qualifier de pro-Kremlin, cela peut être perçu comme plus crédible que si c'est un propagandiste d'un média d'Etat russe où là cela va être associé directement à Moscou".

Des méthodes qui existaient déjà sous l’URSS

Recruter des agents d'influence français n'est pas nouveau côté russe. En 1980, le journaliste Pierre Charles Pathé, le fils du célèbre industriel du cinéma, a été condamné à 5 ans de prison pour avoir publié des articles à forte tonalité pro-soviétique financés par le KGB. Pierre-Charles Pathé avait agi en raison de ses convictions communistes mais aussi par intérêt financier.

Du côté de Moscou, aujourd'hui, Pierre Malinowsky se défend d'être un agent du Kremlin. Il affirme n’avoir rien à voir avec les membres de la communauté française qui assument de relayer le discours du pouvoir. Mais il admet son amour pour la Russie, "un pays [qu'il a] trouvé génial dès son premier voyage sur place", il y a une dizaine d'années. Cet ancien parachutiste assume d'avoir trouvé un filon pour maintenir des liens entre la Russie et la France. Depuis des années, il mène des fouilles archéologiques pour retrouver les dépouilles de soldats des deux pays sur les champs de bataille... On lui doit notamment le retour en France des restes du général Gudin, un officier napoléonien mort pendant la campagne de Russie.

Pierre Malinowski répondant à une interview dans les studios de l'agence RIA Novosti à Moscou. (SYLVAIN TRONCHET / FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Grâce à sa fondation, financée par un oligarque russe, ce proche du porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, poursuit l'objectif de faire parler de la Russie "autrement". "Ce qui est important, c'est de faire rêver les gens et leur changer un peu la tête", expliquait-il récemment lors d'une interview à l'agence russe RIA Novosti. "On a eu des reportages sur TF1, le New York Times va publier prochainement deux pages, alors que ce sont des soldats russes !", se félicitait-il en référence à ses dernières découvertes de corps de membres du corps russe de la Première guerre mondiale en Champagne. Son but est clair : "Une fois l’opération terminée, on se retire, on laisse place à la diplomatie. On laisse les boss discuter entre eux. L’histoire est le seul pont positif qui existe entre la France et la Russie actuellement."

Pierre Malinowsky a néanmoins un point commun avec ses compatriotes partisans du pouvoir russe. Ancien assistant parlementaire de Jean-Marie Le Pen au Parlement européen, sa filiation politique se situe à l'extrême droite. C’est également le cas de Xavier Moreau. "Il y a des convergences idéologiques fortes entre les mouvements européens d’extrême droite ou nationaux-souverainistes et le régime poutinien, décrypte Maxime Audinet. D’ailleurs quand la chaîne RT s’est implantée en France, on sait qu’elle a cherché à recruter dans ces milieux. Et on retrouve cela avec ce groupe des Français d’extrême droite installés à Moscou et qui n’ont pas quitté la Russie après l’invasion de l’Ukraine."

Des convergences entre Moscou et l’extrême droite européenne

D'autres Français connus pour leur proximité avec la droite radicale ou les milieux complotistes sont également venus récemment à Moscou ces derniers temps. Comme Arnaud Develay, un avocat qui avait joué le rôle "d'observateur" lors des référendums organisés par Moscou dans les territoires occupés en Ukraine l'an dernier. Il intervenait également le 4 décembre dernier à l'agence Tass de Moscou lors d'une conférence intitulée, "le nazisme en Ukraine au 21e siècle". Il a chaleureusement remercié les organisateurs en espérant pouvoir "continuer à rééduquer le public et affirmer ce qu'est la vérité historique".

Autre habitué des conférences moscovites : Thierry Saint-Germes, qui intervenait encore le 6 octobre dernier lors d’un colloque consacré à la presse européenne. Tantôt présenté comme fonctionnaire international, tantôt comme journaliste, il a notamment signé, sous le nom de Thierry Thonidor, des articles dans l’hebdomadaire d’extrême droite antisémite Rivarol ou pour le site du mouvement d’Alain Soral, Egalité et réconciliation, pour qui il a réalisé une interview de Daria Douguina, la fille assassinée de l’idéologue Alexandre Douguine.

L'avocat français Arnaud Develay intervenant lors d'une conférence consacrée au "nazisme en Ukraine" dans les locaux de l'agence Tass à Moscou. (SYLVAIN TRONCHET / FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Fin novembre, l’agence TASS annonçait que le ministère de l’Intérieur russe envisageait d’imposer aux étrangers résidant en Russie de signer un "accord de loyauté", leur interdisant notamment de critiquer la politique de Moscou. Pour l’instant l’idée, que le Kremlin a refusé de commenter, semble rester à l’état de projet. Mais il paraît déjà clair que certains n’auront aucun mal à signer un tel document. Et à s’y conformer.

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