Reportage "Notre pays nous manque" : après un mois en France, la famille Nesterenko rentre en Ukraine malgré la guerre

Article rédigé par
Envoyé spécial à Toulouse (Haute-Garonne) - Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Sophie, Anastasiia et leur maman Larissa préparent leurs valises à Toulouse (Haute-Garonne), le 8 avril 2022, pour rentrer en Ukraine. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Comme Larissa et ses deux filles, plus de quatre millions d’Ukrainiens ont fui leur pays depuis le début de l'offensive russe. Et comme elles, certains ont déjà fait le choix de rentrer, "même si la guerre n'est pas finie".

Le manteau d'hiver beige ? "Oui." Et la chemise à manches longues ? "Aussi." Le gilet également. Et les croquettes du chien ainsi que son collier anti-puces. Larissa Nesterenko et ses deux filles tournicotent dans leur petit appartement du centre-ville de Toulouse (Haute-Garonne), histoire de vérifier qu'elles n'ont rien oublié. Rien sous le clic-clac où dormaient Anastasiia et Sophie. Rien non plus sous le lit d'appoint qu'occupait la maman. Pour toutes les trois, c'est "déjà" l'heure de préparer les valises. Après un mois tout pile en France, elles ont décidé de rentrer chez elles, en Ukraine, dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 avril. D'abord en train en direction de Paris, puis en bus vers Prague (République tchèque), avant un arrêt à Varsovie (Pologne) et enfin "la maison", Kiev.

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Personne ne les forçait à repartir. Elles avaient un toit aussi longtemps qu'elles le souhaitaient dans la ville rose. Anastasiia, la plus grande des deux filles, venait de trouver une place dans un lycée. Larissa avait recommencé à donner ses cours de français à distance en installant son ordinateur sur la table de la cuisine. "On a de plus en plus de mal à supporter d'être loin de notre pays, murmure la mère de famille, en faisant l'inventaire des valises disponibles dans les placards. On veut rentrer pour retrouver notre quotidien, nos habitudes."

"On veut rentrer parce que notre pays nous manque, notre ville nous manque, les gens nous manquent."

Larissa Nesterenko, réfugiée ukrainienne

à franceinfo

Et la mère de famille de citer la mamie, âgée de 74 ans, restée toute seule à Kiev depuis le début de l'invasion russe. Il y a aussi le chat, Vassilia, que la famille a confié à une voisine.

"C'est plus calme à Kiev"

Larissa, Sophie et Anastasiia assurent que ce n'était "pas si simple" comme décision. Ce n'est "pas un caprice", encore moins "une folie". Mais le retrait des troupes russes des environs de Kiev pour se redéployer dans l'est du pays a fini de les convaincre. "Même s'il y a encore des alertes, même si on sait que la guerre n'est pas finie, c'est plus calme maintenant à Kiev", estime la mère de famille.

"C'est le bon moment pour repartir. D'ailleurs, j'ai vu sur internet des images d'embouteillages aux entrées de la capitale, c'est un signe."

Larissa Nesterenko, réfugiée ukrainienne

à franceinfo

Les Nesterenko ne sont en effet pas les seules à refaire leurs sacs : sur les 4,4 millions de personnes qui ont fui la guerre à ce jour, plus de 500 000 sont déjà retournées au pays, avançait début avril le ministère de l'Intérieur ukrainien. 

Sophie, Anastasiia et leur maman Larissa, le 8 avril 2022, dans leur appartement à Toulouse (Haute-Garonne). (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Avant d'acheter les billets retour, Larissa a interrogé son entourage. Quoi ramener ? Quoi laisser ? Est-ce qu'il y a des produits dans les magasins ? Peut-on trouver du pain ? Et du lait ? Et à quel prix ? La quinquagénaire a aussi vérifié "quinze fois" que son appartement, situé dans le quartier Pecherska, était bien debout. Et "quinze fois" la voisine, Svetlana, à qui elle avait donné un double des clés avant de partir, lui a répondu que "tout était en ordre". Larissa a "hâte" de retrouver ses 40 m2 qu'elle n'avait jamais réellement quittés plus de quelques jours depuis qu'elle s'y est installée en 1976. Et pourtant, combien de fois a-t-elle pu dire qu'elle trouvait ce logement "trop sombre" et la cuisine "trop petite" ?

"Oui, ça me fait peur"

En arrivant, la mère de famille filera arroser ses jacinthes et ses tulipes. La professeure de français va aussi devoir signaler son retour à l'administration pour récupérer entièrement son salaire. Ne pas oublier non plus de donner les "Babybel" qu'elle a promis au voisinage. Anastasiia, 16 ans, va pouvoir de nouveau s'affaler sur son lit. Sophie, l'aînée aux cheveux bruns qui tombent jusqu'en bas du dos, courra récupérer ses appareils photo dans sa chambre, eux qui n'avaient pu être emportés en France.

Sophie va aussi essayer de revoir ses copains, comme Kovalenko, dont elle était sans nouvelle pendant plusieurs jours alors qu'il se trouvait à Boutcha, ville martyre où des dizaines de corps de civils ont depuis été retrouvés. A lui et aux autres, l'adolescente compte montrer ses photos prises pendant ces quatre semaines passées à l'autre bout de l'Europe. On la voit poser devant la tour Eiffel, Notre-Dame, Beaubourg, la place du Capitole, le long de la Garonne, la Seine. On la voit faire un selfie devant l'arc de Triomphe ou encore une grimace devant le Louvre.

En haut, Sophie Nesterenko montre sur son téléphone une photo prise devant l'Arc de triomphe. En bas, elle pose devant l'immeuble où elle réside à Toulouse. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Leurs proches restés au pays les ont prévenues : attention à la claque en rentrant. La région de Kiev avait déjà changé quand elles ont fui mais "c'est encore pire maintenant". Vont-elles reconnaître la station de métro Lukianivska, qu'elles empruntaient tous les jours, et qui a été bombardée ? "Oui, ça me fait peur de rentrer", chuchote Anastasiia, pas sereine à l'idée de retrouver le couloir et le parking dans lesquels elle s'allongeait encore début mars à chaque alerte. "Toutes ces histoires horribles... à Irpin, Marioupol, Boutcha..." énumère Sophie, le regard vague, en évoquant les exactions, les viols, les cadavres, les charniers. "Si ça se trouve, on va découvrir encore pire."

"Si vous voulez revenir, vous revenez"

Voilà pourquoi le maire de Kiev lui-même a demandé il y a quelques jours aux réfugiés de ne pas précipiter leur retour, notamment à cause de la présence de mines. "Je sais que tout le monde est fatigué, mais écoutez les recommandations pour la sécurité de tous", a déclaré Vitaly Klitschko.

Sophie et Anastasiia essaient des vêtements au Secours populaire de Toulouse (Haute-Garonne), le 8 avril 2022. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Leur envie de repartir fissa, alors que la ville de Toulouse accueille tous les jours de nouveaux réfugiés, en a surpris plus d'un. Au Secours populaire, la bénévole de l'accueil a failli tomber de sa chaise au moment de fixer le prochain rendez-vous : "Ah bon, vous serez déjà parties ? Mais vous venez d'arriver..." "Trop tôt, beaucoup trop tôt", leur ont aussi fait remarquer chacun leur tour Arnaud, Isabelle, Muriel, Juliette, Marc, Sylvie, Laure et Emma, des Français rencontrés un peu par hasard et qui se sont démenés pour les aider. 

"On leur a posé vingt fois la question, on a eu vingt fois la même réponse. Nous, on ne voit pas l’urgence de rentrer. Elles, si. On ne peut pas les retenir de force."

Arnaud, un Français qui a aidé les Nesterenko

à franceinfo

Isabelle Lefort s'est rapprochée de l'ambassade d'Ukraine en France pour prendre des consignes, elle s'est également renseignée sur un groupe Facebook : "Une famille ukrainienne souhaite retourner à Kiev. Quels seraient vos conseils ?" Elle aussi a bien essayé de retenir Larissa et ses deux filles : "Et si vous attendiez quelques jours ? La fin du mois, par exemple, pour y voir plus clair ?" Rien à faire : "On part." "Et s''il vous arrive quelque chose sur le trajet ?" Rebelote : "On part". "Sûres ?" "Sûres."

Ces derniers jours, Laure a fait le tour des pharmacies de sa ville pour que Sophie, diabétique, puisse repartir avec "trois mois d'insuline, au cas où". Elle et les autres ont aussi glissé quelques pièces et billets, "au cas où, toujours". Tous se sont fait une promesse : se donner des nouvelles régulièrement pendant le voyage. Les enfants se parleront sur Instagram, les adultes sur WhatsApp.

Larissa, Anastasiia et Sophie Nesterenko à Toulouse (Haute-Garonne), le 8 avril 2022, accompagnées d'Arnaud, Emma et Juliette. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Lors d'un repas d'au revoir, samedi soir, Arnaud leur a encore redit : "Vous le savez : si voulez revenir, vous revenez." Larissa assure que "ça devrait aller parce que les Russes sont partis." Elle veut quand même s'en persuader : "Vous en pensez quoi, vous ? Ils peuvent revenir à Kiev ?"

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