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Reportage Guerre en Ukraine : à Odessa, les militants de la "dérussification" veulent tourner la page de l'influence impériale et soviétique

La grande cité portuaire, à majorité russophone, s'interroge sur son passé. Pour beaucoup de ses habitants, l'heure est venue de larguer les amarres et de défendre l'identité ukrainienne.
Article rédigé par Fabien Magnenou, Raphaël Godet, Mathieu Dreujou - envoyés spéciaux à Odessa (Ukraine)
France Télévisions
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Temps de lecture : 10 min
L'historien et conférencier Oleksandr Babich, membre de la commission toponymique d'Odessa (Ukraine), dans son bureau, le 23 mars 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Au musée des Beaux-Arts d'Odessa, dans le sud de l'Ukraine, deux employés municipaux sont confrontés à un dilemme : tournevis ou perceuse ? "On ne voudrait pas réveiller Catherine l'impératrice", plaisantent-ils au moment de sceller le nouveau cercueil de bois qui abrite la statue de la tsarine russe, déboulonnée fin décembre. Plus personne, désormais, ne prête attention à ses doigts de bronze, jadis tournés vers la mer. L'avenir de l'encombrante figure n'a pas encore été tranché. Mais la cité portuaire, à majorité russophone, veut larguer les amarres avec son passé impérial et soviétique, dans un mouvement collectif de "dérussification".

Catherine II de Russie est tombée de son piédestal et gît désormais dans la cour du musée des Beaux-Arts. A l'intérieur, les galeries sont orphelines de leurs joyaux depuis le début de la guerre, quand 800 œuvres ont été transférées en urgence. "Paradoxalement, les musées ukrainiens ont sauvé des œuvres russes de l'agression russe", explique Kirill Lipatov, directeur des lieux. Avant leur retour dans un fonds dédié ? "Entre 1932 et 1978, une réserve spéciale accueillait les oeuvres qui ne correspondaient pas aux idéaux du socialisme et du socialisme", rappelle-t-il, guère emballé par l'idée de reproduire une pratique "utilisée par un régime totalitaire."

La statue de Catherine II, déboulonnée de la place en décembre, repose désormais devant le musée des Beaux-arts d'Odessa. Ici, le 22 mars 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Kirill Lipatov souhaite extraire l'Ukraine de son rang de "colonie", face à l'écrasante "métropole" russe. Car le diable se cache dans les détails, explique-t-il devant un paysage d'Ivan Aïzakovski, un peintre pourtant natif de Crimée. "Regardez ces paysans tatars. Ils ne sont pas représentés comme des personnages actifs, mais comme de simples éléments du décor, au même titre que les moutons. Et quand un artiste local reproduit les représentations de l'empire, c'est encore pire." La guerre a dopé le sentiment national ukrainien, qui cherche à s'extirper des influences du voisin envahissant et envahisseur.

La ville d'Odessa dépoussière les noms de rues

"Chaque missile russe menace un peu plus la survie de ces monuments", appuie l'historien Oleksandr Babich, à la tête d'une agence de voyages reconvertie en centre d'aide aux populations. Celui qui est également conférencier est membre de la commission topographique de la ville, dont le rôle est d'étudier les noms de lieux à "dérussifier". "Nous sommes passés d'une réunion trimestrielle à une réunion mensuelle", explique-t-il, précisant que 220 rues devraient être rebaptisées, et que les discussions sont ouvertes pour 450 autres.

"La Russie utilise ses poètes et ses artistes dans l'éducation au nationalisme barbare qui a entraîné l'invasion de l'Ukraine. Ces auteurs sont donc devenus les outils d'un système."

Oleksandr Babich, historien et conférencier

à franceinfo

"Ne vous imaginez pas des autodafés avec des Ukrainiens la bave aux lèvres, nuance toutefois Oleksandr Babich. Notre mission est de nous débarrasser de cette influence, tout en respectant un équilibre." D'ailleurs, quatorze mois après le début de la guerre, les rues Gogol, Dostoïevski et Tourgueniev font toujours de la résistance. "Certains trouvent que nous sommes trop lents, mais il y a tellement de demandes !", sourit l'historien. En cas de consensus, les listes sont transmises au conseil municipal, qui a le dernier mot. Les plaques sont alors remplacées, mais les habitants peuvent toujours utiliser l'ancienne et la nouvelle adresse. De quoi en perdre son cyrillique pour les conducteurs de taxi.

La statue de de Catherine II et des fondateurs d'Odessa (Ukraine) a été démantelée le 29 décembre 2022. Le generalissimo russe Alexandre Souvorov (1730-1800) est lui aussi tombé de son piédestal. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Mais au-delà de ces considérations toponymiques, la langue représente également un autre champ de bataille. Ce matin de mars, dans une bibliothèque un peu à l'écart du centre-ville d'Odessa, une dizaine de personnes participe à une leçon gratuite dans le cadre du projet "Yedini". Au programme : "comment prononcer les métiers en ukrainien". Vêtue d'une vyshinvanka, la chemise traditionnelle ukrainienne, l'enseignante Aline Kazanji est la plus jeune de l'assemblée. Oleksa Trikolenko, 61 ans, lève la main bien haut, certain de détenir la bonne réponse. Mais il trébuche sur le mot ukrainien "plombier".

"Certains viennent pour le travail, d'autres refusent désormais de parler russe et les derniers viennent par plaisir."

Alina Kazanji, membre du projet "Yedini"

à franceinfo

"Quand la guerre a commencé, j'ai réalisé que mon niveau d'ukrainien n'était pas si bon", reconnaît le sexagénaire aux cheveux blancs, assis sur une chaise d'écolier. "En venant ici, je me purifie en quelque sorte. Cela fait partie de notre combat désormais, entre le bien et les forces du mal." Pour Oleksa Trikolenko, il est temps que cette langue, "pareille au chant du rossignol", prenne sa revanche sur la période soviétique. "Quand j'étais petit, je parlais ukrainien avec mes parents, surtout quand on allait à la campagne. Ensuite, quand je suis allé à l'école, on m'a interdit de parler ukrainien : tout était en russe." L'invasion russe, comme un déclic, l'a replongé dans sa langue maternelle, longtemps déconsidérée.

Oleksa Trikolenko lors d'une remise à niveau de langue ukrainienne, le 23 mars 2023 à Odessa (Ukraine), en compagnie d'Alina Kazanji, du projet "Yedini". (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

"Avant la guerre, je parlais surtout russe", confie Tetiana, une autre participante. "C'est en avril 2022, après Boutcha [ville du nord de Kiev où les corps de plusieurs centaines de civils avaient été retrouvés après la fin de l'occupation], que j'ai totalement basculé vers l'ukrainien. Et puis quand les Russes ont commencé à dire qu'ils sauvaient les Ukrainiens russophones." Les autorités ukrainiennes souhaiteraient accélérer la cadence d'apprentissage, car aujourd'hui, quatre habitants de la région sur dix considèrent que leur niveau est trop faible pour passer totalement à l'ukrainien. Mi-mars, le Commissaire à la protection de la langue, Taras Kremin, a jugé (en ukrainien) que l'offre de cours étaient encore "insuffisante". Il a donc réclamé aux collectivités locales de débloquer des fonds pour organiser des leçons gratuites.

La loi sur la langue officielle comme boussole

"Il y a 150 nationalités à Odessa, c'est une ville très cosmopolite. Comment la langue russe s'est-elle imposée ici ?", lance à la sortie d'une conférence Yaroslava Vitko-Prysiazhniuk, représentante régionale du Commissaire à la protection de la langue. Pour cette spécialiste, la réponse est claire : "L'Union soviétique a dévasté la langue ukrainienne et commis un linguicide", un concept forgé en 1976 par le chercheur ukrainien Yaroslav-Bohdan Rudnytsky. Dans sa lutte contre un "système post-colonial", la mission de Yaroslava Vitko-Prysiazhniuk est notamment de faire appliquer la loi de 2019 sur la langue officielle. Celle-ci rend obligatoire l'usage de l'ukrainien dans les administrations et les entreprises, mais elle ne s'applique pas, bien sûr, au domaine privé.

Bogdan Galaida et Nikola Skorobogatko, deux militants du parti Solidarité européenne, rendent ainsi visite aux commerces qui dérogent à la règle. Exemple devant la boutique d'informatique Mega Galaktika, rue Hrets'ka, dont la devanture fait toujours la promotion en russe de clés USB et disques durs externes. "Ça, madame, ça n'est pas possible !", protestent-ils, avec des autocollants : "Violation de la loi : la langue est une arme".

Nikola Skorobogatko et Bogdan Galaida, militants du parti Solidarité européenne, visitent un magasin dont la devanture est écrite en russe, le 23 mars 2023 à Odessa (Ukraine). (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

La propriétaire de l'échoppe invoque des raisons financières, rappelle qu'elle "aide l'armée" et promet de faire le nécessaire pour modifier sa vitrine. "La publicité en russe, c'est triste pour moi", explique Nikola Skorobogatko, dans un français impeccable. La discussion est cette fois restée courtoise, mais ce n'est pas toujours le cas. "L'autre jour, une vendeuse nous a virés en hurlant. Elle répétait qu'elle avait toujours parlé russe et qu'elle n'avait pas l'intention de changer." Et s'il ne trouve rien à redire quand les Odessites s'expriment en russe, il dénonce également les cours dispensées en russe à l'université. La loi, rien que la loi.

Depuis le début de l'année, 87 recours citoyens ont été formulés contre des manquements à la loi, contre 186 pour toute l'année 2022. Personne n'est épargné, pas même le maire d'Odessa. L'été dernier, Gennadiy Trukhanov avait été épinglé pour avoir enfreint la loi à onze reprises (article en ukrainien). Il s'était exprimé en russe auprès de divers médias, en qualité de représentant officiel, réclamant également que les questions lui soient traduites en russe.

Certaines entreprises, plus militantes, ont également choisi de restreindre les conversations en russe entre collègues. "A Odessa, 90% de la population parle russe, mais nous avons décidé de communiquer uniquement en ukrainien avec nos clients", explique Eugenia Ouvarova, administratrice d'une société du groupe d'import-export ITL. Elle a également introduit des journées de la langue ukrainienne pour les employés, contraints de glisser une pièce dans une tirelire en cas d'erreur. La liste Spotify du bureau, elle aussi, a été débarrassée des artistes russes. Des petits gestes synonymes de résistance, selon elle, qui ont le mérite de réhabiliter une langue "méprisée pendant des années".

Eugenia Ouvarova, administratrice d'une société du groupe ITL, et Viktor Khristof devant sa boutique de livres, le 22 mars 2023 à Odessa. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Au marché des livres d'Odessa, l'un des rares lieux de vie au début de la guerre, la messe semble dite pour les classiques russes. Viktor Khristof, bouquiniste de 63 ans, a relégué Tchekhov, Dostoïevski et Tourgueniev tout en bas de son échoppe, sous les albums de coloriage, et n'a pas commandé de réassort. "Avant, ces auteurs classiques représentaient la moitié de mes ventes, contre un quart aujourd'hui."

Les auteurs les plus populaires sont désormais ukrainiens : Youri Andrukhovych et sa fille Sofia, ou le poète Serhiy Jadan. Aux côtés, bien sûr, du grand poète national, Taras Chevtchenko. L'un des enjeux est aujourd'hui de ressusciter les grandes figures ukrainiennes, longtemps restées dans l'ombre, afin d'écrire une histoire nationale.

Une émancipation de l'héritage historique ?

Fin janvier, la guide touristique Katerina Yergeeva avait vanté les charmes de la ville à la ministre française Catherine Colonna, dont la visite avait été interrompue par une alerte aérienne. "Les temps changent et notre discours sur l'histoire locale a changé", raconte-t-elle. La jeune femme a réduit le temps accordé à Catherine l'impératrice lors de ces visites organisées : une minute, contre quatre auparavant. Certains de ses collègues proposent désormais des circuits 100% "Odessa l'ukrainienne". Mais pour la guide, impossible d'effacer tout à fait sa mémoire, et son texte de 1794 qui a ordonné la fondation de la ville. "Il faut trouver le bon entre cet héritage et la façon d'en parler aujourd'hui", pour ne pas tomber dans "une impasse".

A côté d'elle, un caisson a été installé sur le trottoir, peu après le déboulonnage de Catherine. La statue du poète russe Alexandre Pouchkine, car c'est de lui qu'il s'agit, faisait l'objet de dégradations presque quotidiennes, devant la galerie qui lui est consacrée. "Le musée de Littérature, auquel j'appartiens, a décidé de couvrir la statue pour la protéger", explique Katerina Yergeeva, contrariée par ces manifestations radicales. "Le sentiment est mitigé car d'un côté, je comprends ces réactions – imaginons que j'ai perdu toute ma famille et ma maison ? De l'autre, il est toujours douloureux de détruire quelque chose, surtout quand c'est lié à la culture."

Une statue de Pouchkine protégée par une boîte devant le musée consacré à l'écrivain, le 23 mars 2023 à Odessa (Ukraine). (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Ce sont toutefois bien les frappes russes qui inquiètent surtout l'Unesco. En janvier, l'organisation a décidé de placer le centre historique sur la liste du patrimoine mondial en péril, en raison des "menaces de destruction" qui planent sur la ville. Les alertes aériennes continuent de résonner dans les rues d'Odessa, en raison notamment des frappes de drones Shahed. Et comme un symbole, l'escalier Potemkine est toujours inaccessible, barré par un important dispositif militaire. Cet ouvrage d'art, immortalisé dans le film de propagande soviétique de Sergueï Eiseinstein (1925), donne accès au port, un site stratégique et sensible. "Cet endroit me manque beaucoup", confie Katerina Yergeeva, fière de vivre dans "une ville cosmopolite et ouverte au monde".

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