Reportage Guerre en Ukraine : à bord du train des évacués du Donbass qui sort chaque jour les civils de l'enfer des bombes

Article rédigé par
Alexandre Abergel - Thibault Lefèvre
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Le train à quai, en gare de Pokrovsk (Ukraine), transporte des centaines de civils qui évacuent le Donbass, le 12 juin 2022. (THIBAULT LEFEVRE / RADIO FRANCE)

Depuis le début de la guerre, ce convoi relie l'est du pays en proie à de violents combats à l'Ouest pacifié. Tous les jours, la liaison Pokrovsk-Lviv permet à des civils qui n'ont pas pu ou voulu partir plus tôt, de quitter le Donbass. 

"On arrive de Toretsk, c'était tendu." Sur le quai de la gare de Pokrovsk, ville située dans le Donbass (Ukraine), une ambulance se gare à proximité d'un des sept wagons du train. "Il y avait des tirs d'artillerie un peu partout, décrit Ignatius, un anglo-russe, d'un ton excité, sous adrénaline. On est allés chercher une femme en fauteuil roulant. Elle n'est pas sortie de chez elle depuis deux ans et demi. Elle vivait sous la menace des bombardements." 

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Avec un autre jeune volontaire, ils soutiennent comme ils le peuvent Nina, une femme de 67 ans. Elle montre ses genoux, rongés par l'arthrose, en hurlant. Le transfert vers la rame médicalisée est compliqué.


Une femme, handicapée, monte à bord du train pour fuir les combats du Donbass. (THIBAULT LEFEVRE / RADIO FRANCE)

"Je ne voulais pas être ensevelie vivante"

Vingt minutes plus tard, le train part à l'heure. Nina, son fils Andrii et leurs trois chats quittent le Donbass. Ils voyagent seuls dans un compartiment, leur vie tient désormais dans quatre sacs. "On ne voulait pas partir, confie-t-elle, la voix lasse, et puis des avions de chasse et des hélicoptères sont arrivés... C'est ça qui m'a décidée. J'étais dans mon lit, je ne pouvais pas bouger et j'attendais qu'une explosion touche mon appartement. Je ne voulais pas être ensevelie vivante, que personne ne puisse me secourir, souffrir puis mourir lentement sous les ruines."

"Je n'ai pas peur de la mort, ce que je craignais, c'était d'agoniser sous les décombres et de ne pas être tuée sur le coup."

Nina, Ukrainienne de 67 ans

à franceinfo

Nina se sent-elle sortie d'affaire ? "Non, répond-elle, en tout cas pas tant que nous ne sommes pas arrivés. Il y a des bombardements réguliers sur les trains et ce n'est pas sûr que l'on arrive sain et sauf." Nina a perdu son petit-neveu âgé de 5 ans pendant l'attaque de la gare de Kramatorsk. "Qui n'a pas peur ?, demande-t-elle. Et vous, vous n'avez pas peur ?"

L'attaque au missile de la gare de Kramatorsk, qui a fait 57 morts et des centaines de blessés le 8 avril dernier, est dans toutes les têtes. Ces familles quittaient le Donbass. "Ça peut se reproduire n'importe quand, réagit cet homme, convaincu. L'ennemi frappe nos infrastructures, mais on reconstruit et on continue."

Deux femmes sont transportées depuis le train des évacués du Donbass (Ukraine). (THIBAULT LEFEVRE / RADIO FRANCE)

Un protocole à suivre en cas d'attaque

Alors dans le train des évacués, on anticipe le pire. "Ça, c'est un garrot tourniquet pour arrêter les hémorragies", explique Oleksandr, l'un des deux médecins à bord. Il vient de Bakhmout, une ville industrielle du Donbass, à une soixantaine de kilomètres du front. "Nous sommes formés aux premiers secours selon les protocoles internationaux, précise-t-il. S'il y a par exemple un bombardement pendant que le train avance, on se jette à terre. Et si le train s'arrête, on profite d'une accalmie, on sort, on se met à l'abri dans un trou ou derrière un talus, on se protège la tête et on ouvre la bouche. Je pense que nous sommes prêts."

"J'ai peur bien sûr, mais c'est mon travail et si j'abandonne, personne ne pourra me remplacer. Je fais ce que je peux, c'est mon devoir."

Oleksandr, médecin

à franceinfo

Svetlana était cheffe de la gare de Popasna, désormais sous occupation russe. Pendant plusieurs semaines, elle a enregistré le son des bombardements, son appartement a été détruit par un obus. Alors, comme les évacués qu'elle convoie désormais, elle est partie. "Chacun a sa mission, dit-elle d'un ton presque caustique. Moi, c'est ma vie… Comment je ferai si je n'avais plus de passagers ? C'est comme ça. Je ne sais faire que ça : avant on aidait les gens à aller à la mer pour aller se reposer. Maintenant on les aide à se mettre en sécurité. Moi, je suis comme toutes ces personnes, je crains plus de tout abandonner plutôt que les bombardements. On est tellement attachés à chez nous, à notre maison, que pour moi le plus difficile, c'est de partir."

Finalement, il est 19h40 lorsque le train arrive en gare de Dnipro. C'est le terminus pour la moitié des voyageurs. Comme Svetlana, il y a quelques semaines et désormais Nina, les déplacés du Donbass reçoivent une aide immédiate d'un peu moins d'une centaine d'euros, un versement qui sera ensuite mensualisé, le temps qu'il faudra.

Voyage à bord du train des derniers évacués du Donbass - Reportage de Thibault Lefèvre et Alexandre Abergel
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