Que font les athlètes aux JO quand leur pays est à feu et à sang ?

Plusieurs athlètes ukrainiens ont quitté Sotchi à cause des affrontements à Kiev, qui ont fait plus de 60 morts. Par le passé, tous les champions n'ont pas eu la même attitude.

Les Américains Tommie Smith (au centre) et John Carlos (à droite) brandissent un poing ganté de noir sur le podium du 200 m aux Jeux olympiques de Mexico, le 16 octobre 1968. 
Les Américains Tommie Smith (au centre) et John Carlos (à droite) brandissent un poing ganté de noir sur le podium du 200 m aux Jeux olympiques de Mexico, le 16 octobre 1968.  (AP / SIPA)

"Il faut quitter Sotchi", demande Bernard-Henri Lévy aux athlètes français. Sans succès. En revanche, plusieurs athlètes ukrainiens ont quitté le village olympique pour rentrer dans leur pays, secoué par une vive crise politique, rapporte l'agence Interfax, jeudi 20 février. D'autres ont hâté leur retour au pays après la fin de leurs épreuves. L'un des champions a même aperçu à la télé sa mère sur les barricades de la place de l'Indépendance, où se concentrent les affrontements dans la capitale, Kiev. Comment réagir quand son pays bascule dans la guerre ou dans une crise politique au moment des Jeux olympiques ? 

Boycotter

En 1968, certains athlètes, comme le meilleur basketteur américain de l'époque, Kareem Abdul-Jabbar, ont refusé de rejoindre l'équipe olympique pour protester contre la condition des Afro-Américains aux Etats-Unis. Le professeur Harry Edwards, de l'université de San Diego, tente d'organiser un boycott de plus grande ampleur : "Il est temps que le peuple noir se lève et refuse d'être utilisé comme un chien savant pour une gamelle de croquettes de plus", écrit-il. Le boycott ne prend pas, "parce qu'Edwards ne parvient pas à rallier à sa cause un nombre suffisant d'athlètes", conclut le légendaire basketteur dans le Los Angeles Times (en anglais).

Lever un poing ganté de noir sur le podium

C'est la solution retenue par les deux médaillés américains sur 200 m aux Jeux de Mexico, en 1968, Tommie Smith et John Carlos. Sur le coup, personne ne tique. Pas plus le photographe qui a pris le cliché que les journalistes américains. Même le second, l'Australien Peter Norman, porte un badge en soutien aux Afro-Américains. Mais devant sa télévision, "l'Amérique profonde a détesté ce moment", décrypte Doug Hartman, auteur d'un livre sur la révolte des Noirs en 1968.

Les ennuis commencent pour les deux athlètes : ils sont forcés de rendre leur médaille au CIO moins d'un mois plus tard. Le président du CIO, l'Américain Avery Brundage, trouve leur posture "outrageante". Le comité olympique américain les lâche, en parlant de "violation des bonnes manières et du fair-play", de "comportement immature" et d'"incident isolé". Ils reçoivent des menaces de mort, même des années après les Jeux. L'ex-femme de John Carlos se suicide, en 1977, en partie à cause de cette pression. "Je n'avais jamais cru que ça affecterait à ce point ma famille", lâche l'athlète, cité par The Independent (en anglais).

Régler ça au water-polo

En novembre 1956, les chars soviétiques font leur entrée dans Budapest, capitale de la Hongrie, pour mater la vague de libéralisation et d'ouverture du pays. Sur une colline toute proche, les joueurs de water-polo se préparent au son des coups de feu aux Jeux olympiques de Melbourne, exceptionnellement programmés en décembre. Malgré les évènements, le gouvernement hongrois envoie une délégation aux JO, au contraire du Liechtenstein, des Pays-Bas ou de l'Espagne qui décident un boycott. Le programme du tournoi de water-polo offre aux Hongrois une revanche : l'Union soviétique se dresse sur leur route en demi-finale. 

Ce match est entré dans la légende sous le nom de "Blood in the water". Les affrontements sont rugueux, le sang coule dans la piscine. Les spectateurs, en majorité des expatriés hongrois, garnissent les tribunes et injurient copieusement les Soviétiques. A la dernière minute, un joueur soviétique envoie un coup de poing magistral sur Ervin Zador, la vedette de l'équipe hongroise. "J'aurais tellement voulu qu'on se souvienne de moi comme d'un bon joueur, pas comme le gars qui s'est fait boxer par un Soviétique", déplore Zador, cité par le site du Smithsonian Museum (en anglais). Son œil trop gonflé, il doit assister à la finale, en costume, dans les tribunes. Au moment de recevoir la médaille d'or, il pleure à chaudes larmes. "Pas pour moi, mais pour mon pays", confie-t-il après coup. Il sait qu'il ne reviendra jamais chez lui et qu'il va passer à l'Ouest, avec tous ses camarades.

Régler ça au beach-volley

En 2008, une grave crise met aux prises la Russie et la Géorgie voisine. L'armée russe est proche de contrôler le pays quand débutent les Jeux olympiques de Pékin. Hasard du calendrier, Russie et Géorgie se retrouvent dans le tournoi de beach-volley. L'équipe géorgienne, composée de deux volleyeuses nées... au Brésil, élimine sans trembler la paire russe. Qui ne se prive pas de faire allusion à la guerre dans l'interview d'après-match, rapporte le Guardian. "C'est vraiment stupide de leur part de faire la guerre à la Russie, car nous sommes un grand pays, et eux un tout petit", commence Natalia Uriadova. "D'ailleurs, je pense qu'elles ne connaissent même pas le nom du président géorgien", embraye sa coéquipière, Alexandra Shiryaeva.  

(BEBBER/THE TIMES/SIPA)
Raté ! "C'est Mikhaïl Saakachvili", réplique Cristine Santanna, qui s'est rendue deux fois seulement en Géorgie. Elle connaît le nom du chef de l'Etat géorgien car la femme du président a fait le tour du village olympique pour interdire tout boycott aux athlètes, quelques heures plus tôt. Sous peine de huit ans de suspension pour les réfractaires.

Remporter une médaille ou mourir

Oudaï Hussein était le plus connu des fils de Saddam... pour sa cruauté. Il n'a que 20 ans quand son père lui confie les rênes du comité olympique, en 1984. Le calcul est simple : la guerre entre l'Iran et l'Irak est interminable et démoralise la population. Pour regonfler la fierté nationale, rien de tel que des médailles olympiques. Sauf qu'Oudaï Hussein a des idées bien à lui pour gonfler le bilan irakien. Sports Illustrated (en anglais) l'a rencontré, en 2001, dans son bureau, avec un gigantesque portrait de lui sur l'un des murs. "En sport, vous pouvez gagner ou vous pouvez perdre. Voilà ce que je vous dis : si vous ne gagnez pas, ne revenez pas." Message reçu 5 sur 5. En 2000, aux Jeux de Sydney, la délégation irakienne ne comptait que 4 athlètes – autant que le Liechtenstein – tellement les athlètes avaient peur d'échouer. Aux Jeux de Moscou, en 1980, ils étaient 43.

Au premier étage du bâtiment du comité olympique irakien, une prison assez grande peut accueillir 50 personnes. Une défaite en foot ? Trois jours de coups de fouet. Un échec olympique ? Plusieurs jours de torture. Ce qui est arrivé au porte-drapeau irakien aux Jeux d'Atlanta, Raed Ahmed.

Tenter de percer à Hollywood (et échouer lamentablement)

Le boycott des Jeux de Moscou de 1980 par les Américains a été décidé à la Maison Blanche, puis adopté par le comité olympique américain, sous la pression de l'opinion. Certains athlètes ne s'en sont jamais remis. Le gymnaste Kurt Thomas, qui avait dix ans d'avance sur la concurrence, a vu sa carrière brisée par le boycott. Que faire ? Repartir pour quatre ans de sacrifices dans le but d'une éventuelle médaille olympique en 1984 ou surfer sur sa notoriété ? Il était tellement doué qu'il a donné son nom à plusieurs figures... interdites aujourd'hui en compétition car trop dangereuses. 

Hollywood lui fait les yeux doux, et il signe pour le premier rôle de Gymkata. Le pitch ? Imaginez Hunger Games avec des épreuves de gymnastique. Kurt Thomas se bat contre la mafia turque sur un cheval d'arçons et à l'aide de barre parallèles, dans un mélange de gym et de karaté, pour séduire une princesse en danger et convaincre son pays d'accueillir le programme de défense antimissile américain.

Le bide est total. Jugez plutôt avec la chronique sur le site Nanarland. Kurt Thomas ouvre ensuite une salle de gym à San Francisco, avec un peu plus de succès.