Guerre en Ukraine : pour les exportations de blé, la Russie fait "du chantage", estime un spécialiste des marchés agricoles

Alors que Vladimir Poutine a promis à l'Allemagne et à la France de ne pas entraver les livraisons de céréales depuis la Russie et l'Ukraine, Michel Portier affirme que le président russe favorisera ses alliés comme l'Iran.

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Vladimir Poutine, le président russe, à Moscou, le 25 mai 2022. (SERGEI GUNEYEV / SPUTNIK / AFP)

Alors que l'étau se resserre sur l'armée ukrainienne dans le Donbass, Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz ont initié samedi un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine. Trois mois après le début de la guerre, les trois chefs d'Etat ont évoqué notamment la crise alimentaire mondiale qui couve. Le président russe s'est dit prêt "à trouver des options pour une exportation sans entraves des céréales", mais le blé ukrainien ne part plus des ports de la Mer Noire."On est sur un vrai chantage" de la Russie, estime dimanche 29 mai sur franceinfo Michel Portier, directeur d’Agritel, cabinet d’analyse et de conseil, spécialisé dans les marchés agricoles et agro-industriels.

franceinfo : L'Ukraine et la Russie représentent un tiers des exportations mondiales de blés. Est-ce que l'on peut faire sans pendant un an ? Ou est ce qu'il n'y a pas de choix ?

Michel Portier : Non, on ne peut pas faire sans, à la fois la Russie et l'Ukraine. Pour l'Ukraine, on est en train d'essayer de trouver des moyens d'exporter autrement que par la mer Noire, mais avec beaucoup de difficultés logistiques que ce soit par trains ou par camions. On passe par la Pologne, ou par la Roumanie et le maximum de céréales ou de produits agricoles qu'on pourrait exporter c'est à peu près 2 millions de tonnes par mois quand normalement on en exporte 6 ou 7 millions donc on aurait de toute façon un déficit de 4 millions de tonnes.

La Russie c'est quand même 35 à 40 millions de tonnes de blé exportables cette année, pour la prochaine campagne. On ne peut pas s'en passer.

Michel Portier

à franceinfo

La Russie, de toute façon, est en train de choisir à qui elle va livrer son blé. Par exemple, il y a trois jours, la Russie a signé un accord, avec l'Iran pour lui livrer 5 millions de tonnes de blé. On est sur un vrai chantage au niveau de la Russie. Si vous êtes gentils avec moi, je vous exporte, mon blé. Vous n'êtes pas gentils, vous n'aurez pas de blé.

Vous évoquez des alternatives pour le blé ukrainien. Il y a le train, mais si on compare avec les énormes bateaux qui quitteraient la mer Noire, c'est inenvisageable comme alternative ?

Un wagon c'est 60 tonnes, un bateau c'est 60 000 tonnes. Pour être clair, l'équivalent d'un bateau, ce sont 50 trains. N'oubliez pas que pour le train, il y a embouteillage, et on n'a pas la même largeur de voie entre l'Ukraine, la Roumanie et la Pologne. Donc, il faut transborder, vider ces wagons de 60 tonnes chacun pour les remettre dans des wagons et pour pouvoir les acheminer sur Constanta, par exemple.

Vous dites que la production de blé russe se porte très bien. Mais pour l'Ukraine, qu'en est-il aujourd'hui de la production de blé ?

Les Ukrainiens sont extrêmement résilients. Ils ont semé des surfaces de blé de printemps, du maïs, évidemment, avec beaucoup plus de contraintes à la fois en terme de semences et en terme d'engrais. On estime que la production de maïs cette année devrait être autour de 23-25 millions de tonnes, contre 40 millions l'an passé. Donc, il y a quand même une différence de 15 millions de tonnes environ. Pour ce qui est du blé, l'an passé l'Ukraine a fait 32 millions de tonnes de blé à peu près. Cette année, c'est beaucoup plus compliqué. On estime qu'au maximum, elle produira 20 millions de tonnes de blé. Les silos seront pleins de toute façon. Le problème, c'est la logistique. Les silos seront pleins parce qu'on n'a pas pu exporter depuis février. Donc, même si on a une baisse de la production, on aura même un problème de stockage.

Il y a beaucoup de pays très dépendants du blé russe notamment. Mais la Russie peut faire le choix de continuer à livrer ce blé. Est ce qu'il y a des pays occidentaux qui, eux, voudraient pour leur principe ne pas commander, ne pas acheter de tonnes de blé à la Russie, et qui ne pourraient peut-être pas non plus s'en passer ?

En Europe, c'est totalement contournable. Il ne faut pas oublier que la France est d'ailleurs le premier producteur de blé en Europe. Sur 35 million de tonnes, elle en exporte la moitié donc pour la France il n'y a aucun souci. Grosso modo, pour l'Europe, il n'y a pas de danger.

Il y aura bien évidemment des surcoûts de logistique. Mais il n'y a aucun danger pour l'Europe. Là où c'est beaucoup plus inquiétant, c'est pour le Maghreb notamment qu'il va falloir qu'on alimente. Le Maroc connaît la pire sécheresse de son histoire.

Michel Portier

à franceinfo

C'est quand même une conjonction de phénomènes climatiques. La hausse des cours des matières premières n'est pas née au mois de février, avec la guerre en Ukraine, elle avait déjà débuté depuis deux ou trois ans. Depuis deux ou trois ans, il faut savoir que nous consommons plus dans le monde que ce que nous produisons, à cause d'incidents climatiques à répétition.

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