Guerre en Ukraine : "Des réminiscences de guerre froide" dans le discours de Joe Biden à Varsovie, souligne un spécialiste des États-Unis

La démocratie redevient le cheval de bataille de la diplomatie états-unienne, considère Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire.

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Radio France
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Joe Biden en Pologne, le 26 mars 2022. (BRENDAN SMIALOWSKI / AFP)

Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des États-Unis, estime sur franceinfo dimanche 27 mars qu'"il y avait des réminiscences de guerre froide dans le discours" de Joe Biden samedi, à Varsovie. Le président américain a violemment attaqué son homologue russe Vladimir Poutine, le qualifiant de "boucher" et jugeant qu'il ne pouvait "pas rester au pouvoir" après son invasion de l'Ukraine, une déclaration immédiatement tempérée par la Maison Blanche. Venu afficher son soutien à la Pologne, pays du flanc oriental de l'Alliance atlantique et frontalier de l'Ukraine, Joe Biden a qualifié la guerre dans ce pays d'"échec stratégique pour la Russie", et a mis en garde les autorités de Moscou en leur enjoignant de ne "même pas [penser] à avancer d'un centimètre en territoire de l'Otan"

franceinfo : Joe Biden a lancé spontanément samedi dans un discours que Vladimir Poutine "ne doit pas rester au pouvoir" : pourquoi est-ce difficile à assumer pour lui ?

Corentin Sellin : C'est la différence entre la morale démocratique dont Joe Biden a fait vraiment l'étendard de sa diplomatie et le réalisme politique.

"Face à lui, il a un Vladimir Poutine qui est convaincu depuis très longtemps, et qui en a fait un axe de son récit, qu'il va être renversé par les États-Unis, que les États-Unis complotent contre lui avec les Occidentaux."

Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des États-Unis

à franceinfo

On entend Vladimir Poutine revenir très souvent sur ces thèmes-là. Évidemment, dire de manière improvisée qu'il ne peut pas rester au pouvoir, c'est conforter Poutine dans cette forme de paranoïa. De ce point de vue-là, c'est gênant. En même temps, ça découle en effet d'une stratégie de dénonciation morale de Joe Biden qui, elle, est tout à fait assumée. Là, effectivement, il y a une sorte peut-être d'emballement. Son discours était extrêmement chargé du point de vue rhétorique. Il s'est peut-être laissé emporter, c'est ce que laissent entendre ses conseillers après le discours.

Joe Biden focalise ses critiques sur Vladimir Poutine et pas sur le peuple russe : quel est son intérêt à adopter cette posture ?

C'est un pari fait depuis le début de la guerre en Ukraine par l'administration Biden, de dire que la population russe, malgré les mesures de restriction prises par le régime Poutine, a quand même accès à l'information occidentale. Ils ne sont pas complètement coupés du monde, donc il faut que notre message leur dise le bien-fondé de la démocratie, le bien-fondé du droit, et leur montre aussi à quel point ce dirigeant les conduit dans l'impasse. C'est vraiment assumé par l'administration Biden. Mais en même temps, il ne faut évidemment pas donner l'impression de vouloir un changement de régime, de vouloir choisir politiquement à la place de la population russe. C'est là qu'hier soir, Joe Biden a un petit peu débordé.

Joe Biden se montre protecteur envers l'Europe et le territoire de l'Otan : est-ce un réajustement de la doctrine américaine ?

Oui. C'est pour cela que le voyage de Joe Biden se passait très bien. La situation actuelle conforte toute sa doctrine énoncée dès l'an dernier. Premièrement, la démocratie redevient le cheval de bataille de la diplomatie états-unienne. Deuxièmement, c'est responsabiliser les alliés, partager le fardeau du combat pour la démocratie dans le monde avec les alliés, en les rassurant et en les responsabilisant. C'est exactement ce qui a été fait durant ces trois jours. Joe Biden a annoncé qu'il conserverait une politique déclaratoire sur le nucléaire conforme à ce que souhaitaient les alliés de l'Otan, en leur disant en même temps que les États-Unis seront toujours là, avec le fameux article 5 du traité de l'Alliance Atlantique, comme quoi les États-Unis viendraient toujours à l'aide des Européens s'ils étaient attaqués.

En chargeant ainsi Vladimir Poutine, est-ce que Joe Biden flatte son opinion publique ?

Oui, il y avait des réminiscences de guerre froide dans ce discours d'hier. On revenait un peu à des tons de Ronald Reagan. La Russie avait été quelque peu remplacée par la Chine durant la dernière décennie, qui semblait devenir le principal ennemi des États-Unis. Mais depuis la guerre en Ukraine, il y a un retour au vieil ennemi russe, surtout que Poutine a un passé soviétique en quelque sorte, donc il renvoie aussi à la guerre froide.

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