Guerre en Ukraine : comment l'occupant russe tente de prendre le contrôle de la région de Zaporijia sur le front administratif

Les forces russes, qui contrôlent désormais de larges pans de ce territoire, ont installé une administration de transition. Cette dernière mène des actions tous azimuts pour préparer le rattachement de l'oblast à la Fédération de Russie.

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Un marché de Melitopol, le 26 mai 2022, dans la région ukrainienne de Zaporijia occupée en partie par les forces russes. (RIA NOVOSTI / SPOUTNIK VIA SIPA)

Les ambitions russes ne font plus grand secret. Plusieurs hauts responsables ont évoqué la possibilité d'occuper les régions du sud de l'Ukraine, offrant ainsi un continuum terrestre entre la Crimée annexée et le territoire russe. La région de Zaporijia est ainsi en grande partie occupée depuis le début de la guerre. La ville de Melitopol a été conquise dès les premiers jours de l'offensive russe. Le maire, Ivan Fedorov, avait notamment été enlevé le 11 mars, avant d'être libéré quelques jours plus tard. Depuis, une administration prorusse gouverne de facto le secteur.

"J'espère que nous deviendrons un district fédéral de la Fédération de Russie", a déclaré Eugène Balitsky, chef de l'administration militaro-civile autoproclamée, à la télévision russe (à partir de 10'56''). Le responsable est parfois affublé du surnom de "gauleiter" dans la presse ukrainienne – en référence aux responsables régionaux imposés par le régime nazi. Ce dernier s'exprimait depuis Melitopol – siège actuel des autorités prorusses et sorte de capitale "bis" – alors que les forces ukrainiennes tiennent toujours Zaporijia, capitale administrative de l'oblast.

Les biens ukrainiens ont été confisqués

L'une des principales missions de ces autorités locales de transition est de préparer le terrain aux référendums d'adhésion à la Fédération de Russie, pourquoi pas cet été. Dans ce contexte, les autorités d'occupation n'ont pas hésité à annoncer la confiscation pure et simple des biens ukrainiens. "La région libérée de Zaporijjia nationalise les propriétés de l'Etat ukrainien. Le décret en question a été signé par le chef de l'administration militaro-civile de la région", a déclaré l'un de ses membres sur Telegram. A ce stade, nul ne connaît la structure qui va être mobilisée pour réaliser cette opération – les occupants n'ont pas daigné fournir un quelconque vernis juridique.

Cette annonce concerne tous les biens – "terrains, ressources naturelles et infrastructures de secteurs stratégiques de l'économie" – appartenant à l'Ukraine à la date du 24 février, premier jour de la guerre. Ce dernier ajoute que la décision a été prise afin de "préserver le patrimoine national pour les habitants". Le chef adjoint de l'administration prorusse, Andriy Trofimov, voit déjà plus loin. Interrogé par l'agence Tass, il envisage la possibilité future de transférer une partie de ces biens à la Russie. Cette prise de contrôle n'est pas isolée. A Marioupol, le chef des séparatistes de Donetsk a annoncé la nationalisation d'une trentaine de navires ukrainiens, afin de relancer l'activité du port dévasté.

Un drapeau russe flotte à l'entrée de la ville de Melitopol (Ukraine), le 26 mai 2022.  (RIA NOVOSTI / SPOUTNIK / SIPA)

Le sort de la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d'Ukraine et d'Europe, n'a en revanche pas été évoquée. Celle-ci est actuellement sous contrôle des forces russes et fonctionne avec des employés ukrainiens surveillés de près. En visite sur place, à la mi-mai, le vice-Premier ministre russe Marat Khassoulline avait affirmé que la centrale tournerait à l'avenir au bénéfice de la Russie, à moins que Kiev ne sorte le chéquier. A ce stade, cette centrale reste toutefois connectée au réseau ukrainien.

Moscou facilite l'obtention de papiers russes

Une politique de passeports accompagne également cette "transition russe". Entre 2014 et le début de la guerre, déjà, plus de 700 000 passeports avaient été distribués aux habitants des territoires séparatistes de Donetsk et Louhansk, en vertu d'un décret de 2019 facilitant l'obtention de ces papiers. Le 25 mai, Vladimir Poutine a d'ailleurs signé un amendement offrant les mêmes facilités aux populations des régions de Kherson, de Zaporijia et de l'intégralité du Donbass. Des bureaux ont déjà ouvert à Melitopol, mais il est impossible pour l'instant de connaître le nombre de dossiers déposés.

Une habitante remplit des documents pour obtenir un passeport russe dans le premier bureau du genre, le 2 juin 2022 à Melitopol, ville située dans la région ukrainienne occupée de Zaporijia. (RIA NOVOSTI / SPOUTNIK VIA AFP)

L'objectif est de délivrer ces passeports dans un délai de trois mois, pour tous les habitants qui en font la demande. Le ministère des Affaires étrangères ukrainien a aussitôt dénoncé une "violation flagrante de la souveraineté et de l'intégralité territoriale" du pays. Tout en soulignant que "le décret du président de la Russie est juridiquement nul et non avenu" et qu'il "n'aura aucune conséquence juridique". Le gouverneur militaire ukrainien de la région de Kherson, Sergueï Khlan, a menacé les habitants recevant des passeports russes de sanctions pénales.

Les occupants veulent imposer le rouble

L'administration d'occupation souhaite également imposer le rouble dans les échanges quotidiens, en remplacement de la hryvnia ukrainienne. Les habitants peuvent déjà utiliser les deux devises et depuis le 20 mai, les entreprises sont également encouragées à utiliser le rouble, la hryvnia étant interdite en théorie pour les réglements en espèces. Les autorités prorusses veulent se débarrasser de l'ancienne monnaie en seulement quatre mois et "peut-être un peu moins", précise Vladimir Rogov à l'agence Tass. La difficulté d'organiser des transferts de fonds vers la zone occupée ne plaide pas en faveur de la monnaie ukrainienne.

Un drapeau russe flotte à l'entrée d'un commissariat de Melitopol, le 25 mai 2022, dans la région ukrainienne de Zaporijia. (RIA NOVOSTI / SPUTNIK VIA AFP)

Les autorités d'occupation de Zaporijia ont également annoncé que les entreprises de la région ne devaient plus payer d'impôts à Kiev. "Jusqu'à ce que notre système interne d'imposition, de frais et de paiements obligatoires soit construit, les sujets d'activité entrepreneuriale et économique ne sont pas tenus de payer d'impôts en faveur de l'Ukraine", avait déclaré André Trofimov à l'agence Interfax.

La guerre d'influence est également menée sur le terrain des télécommunications, les forces russes ayant coupé les opérateurs ukrainiens dans la région. Moscou veut faire basculer la région de l'indicatif +380 ukrainien à l'indicatif +7 russe et des distributions de cartes SIM ont été organisées à Melitopol et Berdiansk, selon plusieurs médias locaux. Celles-ci ne comportaient aucun nom d'opérateur, ajoute Interfax, mais l'édition russe du magazine Forbes dit avoir découvert des activités du groupe Miranda Media, installé en Crimée annexée. Vendredi, les médias ukrainiens ont toutefois célébré un retour du réseau avec les opérateurs historiques.

Sur un terrain plus symbolique, enfin, le vice-Premier ministre russe Marat Khousnouline s'est lui-même rendu dans les régions de Zaporijia et de Kherson, afin de multiplier les promesses à la population. "Nous appliquerons toutes les mesures de soutien que nous avons en Russie grâce au ministère de l'Agriculture", avait-t-il lancé aux exploitants du sud de l'Ukraine, mi-mai, en leur promettant notamment des aides. Reste à connaître l'accueil réservé par la population aux forces russes. Kiev veut encore croire que les habitants de Melitopol et de Berdiansk refuseront d'obéir aux injonctions de Moscou.

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Guerre en Ukraine

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.