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De sa culture militaire à l'invasion de l'Ukraine, comment Vladimir Poutine "se légitime" à travers la guerre

Article rédigé par Valentine Pasquesoone
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Vladimir Poutine, alors Premier ministre, s'entretient avec des soldats lors d'une visite à la brigade d'infanterie motorisée Taman à Moscou (Russie), le 22 février 2012. (ALEXEI NIKOLSKY / RIA NOVOSTI / AFP)

Depuis son accession au pouvoir, à l'aube des années 2000, le maître du Kremlin, imprégné de valeurs militaristes, n'a cessé d'asseoir la puissance russe en faisant la guerre. 

Un "président en temps de guerre". L'expression fait référence à l'homme fort du Kremlin. Pourtant, elle ne décrit pas Vladimir Poutine en février, lançant l'invasion de l'Ukraine. Cette expression, "beaucoup ont commencé" à l'utiliser cinq ans plus tôt, quand, dans un objectif électoral, "l'accent mis sur la militarisation et les préparatifs de guerre est devenu si courant", raconte la chercheuse Anna Borshchevskaya dans une récente étude*. Même en temps de paix, l'autoritaire dirigeant russe soignait son image de chef de guerre. 

Vladimir Poutine, imprégné d'une histoire et d'une culture militaristes, a placé la force au cœur de sa présidence et de sa vision de la puissance russe. "Poutine n'est pas un tyran qui se réveille, mais un homme qui pratique la guerre", relève l'essayiste Olivier Mongin auprès de La Croix

Aux sources du poutinisme, "l'apologie de la guerre"

Comment l'homme qui a déclenché le conflit le plus important d'Europe depuis 1945 conçoit-il la guerre ? Dans son ouvrage Dans la tête de Poutine, Michel Eltchaninoff raconte les penseurs qui ont pu influencer la vision poutinienne de la puissance russe. Le philosophe cite Ivan Ilyine et sa pensée "consistant à justifier la violence au nom du bien", ou Nikolaï Danilevski, pour qui "la mobilisation populaire dans la guerre représente un ferment privilégié de renaissance culturelle et politique".

"Les sources philosophiques du poutinisme, si diverses soient-elles, reposent toutes sur deux piliers : l'idée d'empire et l'apologie de la guerre."

Michel Eltchaninoff, philosophe

dans son livre "Dans la tête de Poutine"

La guerre, puis la culture militaire, sont aussi des marqueurs de la jeunesse soviétique de Poutine. Son père a été blessé lors de la Seconde Guerre mondiale, et le futur chef d'Etat a grandi "dans la 'ville-héros' dont la mémoire demeure intouchable", Leningrad, écrit Michel Eltchaninoff. "Vladimir Poutine est l'enfant de ce militarisme du quotidien", où "l'éducation était militariste" et "le service militaire, avec ses bizutages atroces et ses rites d'initiation virils, constituait un des moments les plus importants de la vie soviétique".

Le jeune Vladimir Poutine en 1970 à Saint-Pétersbourg, appelée alors Leningrad, en URSS. (LASKI DIFFUSION / HULTON ARCHIVE / AFP)

Les rues de Leningrad lui apprendront aussi "une chose : si la bagarre est inévitable, tape le premier", relève Le Monde. Le jeune Vladimir Poutine grandit avec les notions de force, de virilité, proches de la culture martiale. "Poutine vient d'un milieu constamment masculin", souligne auprès de franceinfo Cécile Vaissié, professeure en études russes et soviétiques à l'université de Rennes 2. Un univers "où l'on affiche des valeurs dans une conception très archaïque de ce qu'est un homme. Des valeurs militaires." 

Le conflit en Tchétchénie à l'origine de son ascension

Les années Poutine sont marquées par la guerre. C'est ainsi qu'elles commencent à l'aube des années 2000, avec la deuxième guerre de Tchétchénie. Celui qui est alors Premier ministre de Boris Eltsine initie une "opération antiterroriste" à la suite d'attentats en Russie attribués aux Tchétchènes, malgré des doutes sur l'origine de ces attaques. "C'est aussi comme ça que Vladimir Poutine a construit son image", analyse Cécile Vaissié. 

En 1999, "le FSB [les services de renseignement russes] voulait construire une image présidentielle pour Poutine", rappelle la chercheuse. Au lendemain de son arrivée à la tête du gouvernement, en août de cette année-là, l'ex-agent du KGB recueille 1% des intentions de vote pour l'élection présidentielle prévue en juin 2000. Le candidat se fait alors "photographier en uniforme et avec des soldats russes, lance sa phrase 'buter les terroristes jusque dans les chiottes'…"

Le président russe, Vladimir Poutine, arrive à Grozny, en Tchétchénie (Russie), le 20 mars 2000.  (ITAR-TASS / AFP)

Pour Cécile Vaissié, "cette image créée d'un jeune officier qui va vraiment prendre en main le sort de la Russie a plu à un certain nombre". Les intentions de vote décollent. "Ce qui va le légitimer comme responsable capable de redresser la Russie, c'est cette image d'homme fort", appuie Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique. D'abord président par intérim après la démission de Boris Eltsine, le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine est élu quelques mois plus tard lors d'un scrutin anticipé – dès le premier tour. 

"Dans son ascension au pouvoir, Vladimir Poutine se légitime au travers d'une guerre. C'est ce qui va le crédibiliser, plus que toute autre chose."

Isabelle Facon, spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes

à franceinfo

La mémoire d'une autre guerre, la Seconde Guerre mondiale, ou celle que les Russes appellent la Grande Guerre patriotique (1941-1945), sera un pilier du pouvoir poutinien. Le 9 mai 2000, Vladimir Poutine commémore pour la première fois en tant que président la victoire des Soviétiques sur l'Allemagne nazie. "Vous n'avez pas seulement détruit l'ennemi et gagné. Vous avez soulevé un pays dévasté, vous l'avez reconstruit à nouveau", clame devant des vétérans le dirigeant, cité par Anna Borshchevskaya dans son étude. Pour la chercheuse, "ces mots ont annoncé le rôle que les récits militaires joueraient dans les plans du Kremlin pour restaurer l'image de la Russie comme grande puissance, dans le pays et à l'étranger". 

Le président russe Vladimir Poutine et son prédécesseur, Boris Eltsine, lors des commémorations du Jour de la Victoire, le 9 mai 2000 à Moscou (Russie). (VLADIMIR VYATKIN / SPUTNIK / AFP)

"Vladimir Poutine a repéré assez vite que, dans son effort pour trouver un projet fédérateur pour la société russe, la Seconde Guerre mondiale était extrêmement porteuse", note Isabelle Facon. Le nouveau président prend la tête de parades lors des commémorations, photos de son père à la main. "On se met à fêter le 9 mai avec des défilés militaires qui n'avaient pas lieu auparavant, des chapeaux militaires se vendent partout, comme les uniformes pour enfants", poursuit Cécile Vaissié, évoquant "une militarisation croissante de la société"

"Poutine avait une peur ancrée de voir la Russie exploser comme l'Union soviétique. Il a pris des mesures comme l'éducation au patriotisme, qui a été très militarisée. De quoi les jeunes Russes pouvaient-ils être fiers ? Deux choses : la conquête de l'espace, et la victoire de 1945."

Cécile Vaissié, professeure en études russes et soviétiques

à franceinfo

Dans son étude, Anna Borshchevskaya rappelle "le rôle essentiel" joué par les écoles russes dans la diffusion d'une nouvelle vision de la Seconde Guerre mondiale, centrée autour de la victoire soviétique. "Le monde, dans ce récit, doit la victoire principalement à l'Armée rouge", pointe la chercheuse. Un récit patriotique qui s'accompagne d'une réhabilitation de la figure de Staline – et d'une justification de ses purges. 

Cette mémoire a aussi servi le discours du Kremlin à l'égard des pays occidentaux. "'L'adversaire occidental'" a ainsi été "accusé de vouloir mettre en cause l'importance de l'URSS dans la lutte contre le nazisme", note Isabelle Facon. Pour justifier son invasion de l'Ukraine, Vladimir Poutine avance d'ailleurs volontiers l'idée d'une "dénazification" de l'Etat ukrainien. Comme un rappel de cette grandeur russe face à l'ennemi nazi. 

La puissance militaire au cœur de sa communication 

Si la mémoire d'une guerre permet de rassembler, l'affichage d'une puissance militaire joue un autre rôle, tout aussi précieux, pour Vladimir Poutine. 

Les installations de lancement de missiles balistiques intercontinentaux Yars lors d'une cérémonie à Moscou (Russie), le 25 février 2022.  (EYEPRESS NEWS / AFP)

Montrer une armée forte a souvent offert à Moscou une certaine place sur la scène internationale. "Sous Vladimir Poutine, l'armée est devenue un acteur de premier plan dans les affaires étrangères", relève l'Agence suédoise de recherche sur la défense*. Son rôle reste limité au début des années Poutine, mais une bascule s'opère vers la fin des années 2000. "La capacité de l'armée à influencer la prise de décision en matière de politique étrangère s'est considérablement accrue", notamment par le renforcement de l'outil militaire, souligne l'agence suédoise. 

"Avec la guerre en Géorgie (en 2008), on constate que l'armée russe est indisciplinée, mal équipée et mal organisée. Sa réforme en 2009 est une priorité pour Vladimir Poutine."

Isabelle Facon

à franceinfo

Le président russe est convaincu que "si la Russie avait eu une armée en meilleur état dans les années 1990, ses positions sur l'ordre de sécurité international auraient été prises plus au sérieux", poursuit la spécialiste. Une fois la réforme lancée, les forces russes gagnent avions, chars et missiles, et de nouvelles bases sont ouvertes, précise France 24*. L'armée russe est désormais la deuxième plus puissante au monde. 

Vladimir Poutine travaille cette image. "Il a fait un vrai travail de communication sur sa puissance militaire, avec de grands exercices, la signature d'accords de défense en Afrique, au Moyen-Orient, illustre Isabelle Facon. Ces dernières années, l'outil militaire a été l'incarnation principale du retour de la Russie sur la scène internationale." L'intervention en Syrie, à partir de 2015, marque ainsi "le retour de la Russie au Moyen-Orient". L'annexion de la Crimée en 2014, puis l'invasion de l'Ukraine, s'inscrivent dans "cette conception que la Russie est grande si elle a beaucoup de territoires", poursuit Cécile Vaissié. Vladimir Poutine, "très irrité par le fait que l'Ukraine veuille se tourner vers l'Union européenne, a voulu s'affirmer en chef d'Etat dans la lignée stalinienne, capable de reconquérir des territoires". Et ainsi, "se refaire une image de chef de guerre". 

* Ces liens renvoient vers des pages en anglais. 

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