Manifestations anti-islam en Allemagne : "Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg"

Johannes Kiess, chercheur à l’université de Leipzig, est spécialiste de l’extrême droite en Allemagne. Il analyse le rapide essor des mouvements anti-islam, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de manifestants ces dernières semaines.

Des sympathisants du mouvement \"anti-islamisation\" Legida défilent à Leipzig (Allemagne), le 21 janvier 2015.
Des sympathisants du mouvement "anti-islamisation" Legida défilent à Leipzig (Allemagne), le 21 janvier 2015. (HENDRIK SCHMIDT / DPA)

Feu de paille ou tendance de fond dans la société allemande ? Pegida, le mouvement contre "l'islamisation" né dans la ville de Dresde à l'automne, a subi un sérieux revers mercredi 21 janvier avec la démission de son leader, Lutz Bachmann. Les photos de lui déguisé en Adolf Hitler ont sonné le glas de sa croisade, mais le mouvement n'est pas mort pour autant. Legida, déclinaison de Pegida issue, elle, de la ville de Leipzig, a rassemblé 15 000 personnes mercredi soir.

Bien moins que les 40 000 à 60 000 prévues par les organisateurs, mais de quoi tout de même entretenir, pour ses partisans, l'espoir que ce mouvement aux multiples antennes locales puisse devenir un courant de contestation durable.

Johannes Kiess, chercheur en sciences sociales à l’université de Leipzig, spécialiste de l’extrême droite en Allemagne, analyse pour francetv info l'évolution du mouvement.

Pegida, Legida... Le mouvement anti-islam semble essaimer à travers l'Allemagne. S'agit-il d'une famille unifiée ? 

C’est le succès de Pegida à Dresde qui a motivé les organisateurs de Legida à Leipzig. On observe donc un phénomène d’imitation, sans lien de hiérarchie. Il n’y a pas de collaboration officielle. C’est comme partout en Allemagne où l’on retrouve des convictions d’extrême droite. Ce qui semble lier les manifestations de "-gidas" (qui ont également eu lieu à Düsseldorf, Cologne, Munich, Berlin…), c’est surtout le potentiel de faire descendre des gens dans la rue, plus ou moins massivement.

Les leaders de ces mouvements s’en défendent, mais concrètement, sont-ils situés à l’extrême droite ?

A Dresde, Pegida revendique des positions racistes et antidémocrates, même si tous les manifestants d’y adhèrent pas à 100%. Ce sont des critères suffisants pour les classer à l’extrême droite. A Leipzig, Legida est encore plus radical. Ses leaders sont révisionnistes nationalistes. Et la proportion de manifestants agressifs et de néonazis prêts à recourir à la violence, en marge des militants plutôt inoffensifs, confirme cette radicalité.

Alors qu’ils étaient 200 en octobre, Pegida peut désormais rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes à Dresde. Comment le mouvement a-t-il pu s’étendre aussi rapidement ?

Il y a plusieurs raisons. Pour commencer, il y a très peu d’immigrés à Dresde [fief de Pegida], qui manque donc d’une culture positive de la diversité. La réussite de Pegida tient aussi à sa capacité à entretenir l’idée que ce sont eux les initiateurs, les moteurs de ce mouvement, avant les autres villes. 

Après l’annulation de la dernière manifestation prévue par Pegida à Dresde, lundi, Leipzig semble avoir pris le relais...

A côté de Dresde, Leipzig est la deuxième grande ville – mis à part Berlin – de l’ex-Allemagne de l'Est. Ici, il est donc aussi possible de mobiliser beaucoup de gens. Surtout, il est important de se rappeler que Leipzig est la ville emblématique de la Révolution de 1989, où les premières manifestations qui ont conduit à la chute du mur de Berlin avaient démarré, au printemps. Les organisateurs de Legida ne cessent d’y faire référence. Il faut aussi prendre en compte un ennemi de Legida très visible dans cette ville : l’extrême gauche, très active. Le populiste d’extrême droite Jürgen Elsässer, un des porte-parole du mouvement, l’avait annoncé : s’ils parvenaient à "conquérir Leipzig", selon ses mots, ils gagnaient tout l’est de l’Allemagne.

Ont-ils réussi ? Les contre-manifestants étaient nettement plus nombreux et la démission du chef de Pegida, Lutz Bachmann, dans la soirée, semblent avoir troublé leur fête.

Le dynamisme de Pegida à Dresde n’a pas réussi à se transmettre à Leipzig. Nous verrons ce qui se passe la semaine prochaine, mais pour l’instant, c’est un échec. Dans le même temps, nous avons pu constater, mercredi, que la présence des néonazis était bien plus importante dans les rues. Leipzig n’avait pas vu ça depuis longtemps et cela doit nous maintenir en alerte. 

Au vu de ces derniers développements, ces mouvements vous paraissent-ils durables ?

Je pense que les manifestations ne dureront plus très longtemps, encore quelques mois peut-être. Les personnalités comme Kathrin Oertel [porte-parole de Pegida] disparaîtront des écrans. Mais ces mouvements ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Après ça, il restera, et c’est le plus grand danger, un véritable coup de barre à droite dans la société allemande. Des études récentes l’ont déjà confirmé : les convictions d’extrême droite se diffusent de plus en plus. Cela se voit aussi dans des mouvements de contestation contre des foyers de réfugiés, par exemple à Schneeberg ou à Dresde.