Le point de vue d'un journaliste français, Corentin Léotard, qui vit à Budapest depuis trois ans...

L'évolution de la situation politique de la Hongrie inquiète ses partenaires européens, notamment en raison d'une importante réforme de la promulgation d'une nouvelle Constitution et de l'entrée en vigueur d'une nouvelle loi sur la presse.

Le Parlement hongrois, installé sur les bords du Danube, à Budapest
Le Parlement hongrois, installé sur les bords du Danube, à Budapest (AFP - ATTILA KISBENEDEK)

L'évolution de la situation politique de la Hongrie inquiète ses partenaires européens, notamment en raison d'une importante réforme de la promulgation d'une nouvelle Constitution et de l'entrée en vigueur d'une nouvelle loi sur la presse.

Corentin Léotard est co-rédacteur en chef de Hu-lala, site sur "l'actualité hongroise en français".

Vu de France, on a l"impression que la Hongrie pourrait prendre le chemin d'un Etat autoritaire, tout entier dévoué à la personnalité du premier ministre Viktor Orban, voire d'une dictature. Qu"en dit un observateur étranger comme vous ?

Viktor Orban bénéficie indéniablement d"un capital de sympathie en Hongrie et ce qui est perçu comme un autoritarisme inquiétant à l"étranger passe au contraire en Hongrie comme un paternalisme bienveillant. Mais en dépit des apparences, les Hongrois ne le considèrent absolument pas comme un homme providentiel. Le système électoral hongrois et l"abstention faisant, le Fidesz détient les deux-tiers du parlement hongrois, mais finalement, seulement un peu plus d"un électeur sur trois a voté pour lui.

Orban a été porté au pouvoir par un vote de protestation, par un rejet des socialistes, plus que par adhésion à un projet. De plus, depuis un an, sa popularité s"est beaucoup effritée et les mesures d"austérité qu"il commence à mettre en place ne risquent pas d"inverser cette tendance. La défiance vis-à-vis des hommes politiques est très grande en Hongrie, plus grande qu"elle n"a jamais été depuis 20 ans, selon des analystes politiques. Sa chute pourrait donc être plus rapide que prévue. C"est probablement dans cette optique qu"il a entrepris de verrouiller les institutions.


Qu'en pensent les Hongrois, qu'en disent-ils ? Comment ressentent-ils les "inquiétudes" exprimées à l'étranger ?

Au début de l"année, les critiques internationales ont été un encouragement non négligeable pour l"opposition qui a finalement réussi à mobiliser lors de quelques grandes manifestations contre la loi sur les médias, après plusieurs semaines d"apathie. Le parti socialiste, impuissant au niveau national, joue d"ailleurs régulièrement la carte de l"internationalisation en protestant auprès de Bruxelles.

Mais d"une manière générale, les Hongrois déplorent l"image qui est donné de leur pays à l"étranger et s"estiment victimes d"un traitement médiatique injuste.

Lors d"un récent colloque organisé à Budapest sur la loi sur les médias, le secrétaire d"Etat à la communication du gouvernement a qualifié d""hystériques" les réactions de la presse internationale. Il a aussi regretté qu"elles soient contre-productives pour l"opinion publique hongroise, encore assez surprenamment europhile. Il a cependant oublié de préciser que chaque critique internationale est habilement exploitée par son gouvernement qui crie à l"ingérence et dénonce des attaques contre la Hongrie, dans le but de provoquer une réaction nationaliste et galvaniser l"opinion publique derrière lui. On l"a constaté notamment à l"occasion de la loi sur les médias et des violentes critiques au Parlement européen de la part de Daniel Cohn-Bendit.


Comment le Fidesz, le parti au pouvoir, justifie-t-il cette évolution politique ?

Il conteste le constat d"une dérive autoritaire et ne cesse de réaffirmer que tout ce qu"il entreprend existe déjà dans d"autres Etats européens et est en accord avec la législation européenne. Auprès de son peuple, il le justifie avant tout par des considérations historiques. Beaucoup de ses actions sont à envisager sous l"angle du rejet du communisme.

Il faut savoir qu"à l"heure actuelle les socialistes, héritiers du parti unique du régime communiste, sont encore considérés comme des communistes, malgré les politiques économiques ultralibérales qu"ils ont menées de 1994 à 1998, puis de 2002 à 2008. Pour la droite, la nouvelle Constitution, adoptée à la fin du mois d"avril, referme la parenthèse communiste et reconnecte la Hongrie au fil de son histoire et à ses prétendues racines naturelles, catholiques. Viktor Orban estime que la Hongrie n"a vraiment acquis son indépendance qu"avec sa seconde prise de pouvoir l"an dernier.

Pourquoi l'opposition n'a-t-elle pas plus d'écho quand elle parle de "putsch constitutionnel" ?

Tout s"est joué il y a un an lors des élections législatives. La presse de gauche n"a cessé de mettre en garde : "si Orban obtient les deux tiers des députés, il aura les pleins pouvoirs". La population a voté… et lui a donné ces pouvoirs. Le principal parti d"opposition, les socialistes qui ont été rejetés dans l"opposition, ne se sont toujours pas relevés de leur déroute et ils restent détestés par une grande partie de la population.

Les Hongrois ont-ils conscients des restrictions potentielles qu'introduit la nouvelle Constitution en matière de libertés individuelles et de mœurs, par exemple pour l'avortement ?

Ce coup de vernis religieux sur la Constitution est désapprouvé par une partie importante de la population. Mais elle ne le considère pas pour autant comme une menace directe pour elle-même car la société hongroise se sait dans l"ensemble assez peu religieuse.

La remise en cause de la Constitution se cristallise sur la question de l"avortement. Un certains nombre d"électeurs même du Fidesz, sa frange jeune et plutôt progressiste, a été choquée de cette initiative (il faut savoir que Viktor Oban a été par le passé un jeune libéral et progressiste). Orban a plusieurs fois assuré qu"il n"était pas question de revenir sur ce droit. Même si un léger durcissement de la législation actuelle – très libérale - n"est pas à exclure, personne ne croît ici que l"IVG puisse devenir illégal ou quasi-illégal, comme c"est le cas par exemple en Pologne. L"Eglise, malgré un retour en force récent dans la vie sociale et politique, n"est pas assez influente dans la société hongroise pour cela.

La contestation est assez faible car la "société civile" est peu développée en Hongrie et se limite à quelques associations/ONG qui n"ont pas grande influence. Cela s"explique en bonne partie par le fait que les droits sociaux - comme le droit à l"avortement - n"ont pas été acquis au terme d"une lutte comme France, mais tout simplement imposé d"en haut, par le pouvoir communiste.

Qu'en est-il de l'influence réelle de l'extrême droite, genre Jobbik ? Pourquoi est-elle aussi puissante ? Quels sont ses liens réels avec le Fidesz ?

Une déception généralisée après 20 ans de capitalisme, la crise économique qui a durement frappé la Hongrie, un climat politique local délétère sur fond d"affaires de corruption... : toutes ces raisons peuvent expliquer la montée de l"extrême-droite ces dernières années. Mais son soutien dans l"opinion publique a fortement diminué depuis que le parti Jobbik est entré au parlement, avec près de 17% des votes.

Le Fidesz du premier ministre Orban assèche l"électorat de ce mouvement à coups de mesures nationalistes, à destination des minorités hongroises des pays voisins notamment. Mais avec les mesures d"austérité récemment annoncées, on peut s"attendre à une remontée de l"extrême droite. C"est en tout cas ce que craignent les socialistes…et ce que prévoit Jobbik lui-même. Ce parti considère d"ailleurs que la droite Fidesz s"est largement inspiré de son programme et que ce sont ses idées qui sont au pouvoir.


On constate en Hongrie un acharnement, notamment de l"extrême droite, notamment contre les roms. Et l"on évoque parfois des relents d"antisémitisme. Qu"en est-il exactement ?

On entend parfois cette formule dans une partie, minoritaire mais non négligeable, de la population: "On n'aime ni les juifs car ils font l'argent ni les tziganes qui le prennent".

L"hostilité vis-à-vis des roms a fortement augmenté ces dernières années, à la faveur de la crise économique et de l"appauvrissement quasi-général de l"ensemble de la société hongroise. Jobbik a trouvé là un terreau très fertile à exploiter en se posant comme substitut à un Etat absent et qu"il considère "laxiste".

Une petite délinquance – de survie selon les responsables roms – s"est généralisée et plusieurs faits divers particulièrement sinistres impliquant des roms ont aussi fortement choqué l"opinion publique. Il y a quelques années, un instituteur s"est fait lyncher à mort pour avoir renversé sans gravité une petite fille. Et beaucoup plus récemment, un handballeur très populaire – Marian Cozma - a été poignardé au cours d"une rixe dans un bar. En retour, la série de meurtres anti-roms de 2008-2009 n"a pas suscité un grand émoi : six personnes, dont un enfant, ont été assassinées, le procès des auteurs présumés est en cours.

Si Jobbik prend un peu plus de précautions sémantiques en ce qui concerne les juifs, il entretient tout de même un discours antisémite. Mais cette posture ne s"est pas traduite, à ce jour, par des actes violents et des agressions physiques.

De vives tensions se sont manifestées ces dernières années entre la Hongrie et certains de ses voisins (Slovaquie...) où vivent d'importantes minorités hongroises ? Qu'en est-il aujourd'hui ? Ces tensions pourraient-elles s'aggraver, voire déboucher en conflit(s) ouverts(s) ?

Les tensions se sont beaucoup apaisées depuis les années 90 et les relations avec la Roumanie et la Serbie sont pratiquement meilleures qu"elles n"ont jamais été. Mais le soutien de Budapest aux velléités autonomistes des 2,5 millions de Hongrois qui vivent dans ses anciens territoires continue d"irriter ses voisins. L"octroi facilité de la citoyenneté hongroise et l"éventualité du droit de vote pour ces minorités ne posent pas de problèmes à la Roumanie et à la Serbie car elles n"agissent pas différemment avec leur propre "diaspora".

C"est avec la Slovaquie que les relations sont le plus difficiles, même si l"arrivée au pouvoir d"un gouvernement plus favorable à Budapest et au Fidesz l"été dernier a fait baisser les tensions. Chaque mouvement de la Hongrie provoque des réactions épidermiques dans ce pays car il a été dominé tout au long de son histoire par le Royaume de Hongrie. De son côté, la Slovaquie a fait passer une loi restreignant l"usage du hongrois [les magyarophones représentent 10% de la population totale] dans la sphère publique. Mais la situation sur le terrain est en fait souvent meilleure que dans les salons diplomatiques. Les nationalistes hongrois et slovaques, de part et d"autre du Danube, alimentent mutuellement leurs propagandes. Tout en étant parfois manipulés par leur gouvernement respectif.

On dit les Hongrois "ethnocentriques". Pourquoi disent-ils souvent que les étrangers ne peuvent pas vraiment comprendre leur pays ? Peut-on expliquer historiquement cette attitude ?

Un mélange de fierté de ce qui fait les particularismes hongrois (la langue surtout) en même temps qu"une forme de complexe et de susceptibilité vis-à-vis des "grands" pays de l"Ouest font que toute critique est souvent perçue comme une attaque contre le pays.

Les Hongrois "moyens" donnent assez peu de crédit à la presse étrangère occidentale, française notamment.

Il est vrai que ces deux pays n"ont pas de liens historiques privilégiés – c"est un euphémisme – et que la France se montre souvent ignorante et peu intéressée par l"Europe centrale. La Hongrie est un pays difficile à appréhender pour les journalistes français car les lignes politiques, les expériences historiques même récentes, la définition de la nation, etc., ne sont pas les mêmes qu"en France. Et bien souvent, ils se contentent d"appliquer les schémas de pensée qui font recette dans l"Hexagone.

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