Législatives britanniques : le travailliste Jeremy Corbyn a-t-il des raisons d'espérer une victoire ?

A la traîne dans les sondages, le leader de l'opposition travailliste, Jeremy Corbyn, a refait son retard et talonne désormais son adversaire conservatrice, la Première ministre, Theresa May. Pour lui passer devant, la tâche paraît néanmoins trop ardue.

Le leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, sort de son bureau de vote, lors des législatives britanniques, le 8 juin 2017. 
Le leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, sort de son bureau de vote, lors des législatives britanniques, le 8 juin 2017.  (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

Peut-il renverser la tendance ? Jeremy Corbyn, leader travailliste britannique, pourra-t-il déjouer les pronostics lors des élections législatives anticipées qui se déroulent jeudi 8 juin ? En 2015, Steven Fielding, professeur d'histoire politique à l'université de Nottingham, annonçait pourtant dans Le Monde une "guerre civile" chez les travaillistes qui allaient être "écartés du pouvoir pour des années", si Corbyn prenait la tête du parti. 

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Un an et demi plus tard, la conservatrice Theresa May a décidé de remettre son poste de Première ministre en jeu. Elle ambitionne de renforcer sa majorité et ainsi légitimer sa position en vue des négociations pour le Brexit. L'occasion pour le travailliste d'éventuellement faire mentir les prévisions ? Franceinfo fait le point. 

Oui, car il a fait une belle remontée dans les sondages

Mi-avril, au début de la campagne, Theresa May distançait son adversaire de plus de 20 points – 47% des voix pour les Tories, contre 25% en faveur des travaillistes, selon les études compilées par le Telegraph (lien en anglais). Aujourd'hui, la plupart des sondages annoncent toujours une victoire des conservateurs, mais avec un écart beaucoup plus faible. Une enquête d'opinion réalisée par l'institut YouGov (lien en anglais) pour le quotidien Times, du 5 au 7 juin auprès de 2 130 personnes, donnait les conservateurs à 42%, contre 35% aux travaillistes. 

Le sursaut du Labour, le Parti travailliste britannique, ne souffre d'aucune contestation. Son programme très à gauche, anti-austérité, pas très européen et basé sur des nationalisations convainc les jeunes en masse, souligne le Guardian (lien en anglais). "Jeremy Corbyn attire les moins de 35 ans et surtout les primo-votants. On pourrait un peu le comparer à Jean-Luc Mélenchon. Il a besoin de ces jeunes pour combler son retard, mais impossible de dire si ces intentions de vote vont se transformer effectivement en voix", prévient Gilles Leydier, enseignant-chercheur en civilisation britannique contemporaine à l'université de Toulon, interrogé par franceinfo. 

Non, car les conservateurs restent en tête

Le chercheur estime que le Labour peut reprendre une partie des voix au parti europhobe Ukip dans certaines vieilles régions industrielles du nord et de l'est, sans pour autant assurer que le parti récupèrera ses anciens bastions. Le chercheur reste persuadé que les Tories vont largement l'emporter. "Les sondages sous-estiment toujours le Parti conservateur. Je ne crois pas à un écart si faible entre les conservateurs et les travaillistes. Theresa May va garder, et même accroître, sa majorité absolue à la Chambre des communes", prédit-il. 

Une thèse partagée par de nombreux observateurs. Tim Bale, professeur à l'université Queen Mary de Londres, interrogé par l'AFP, continue lui aussi à miser "sur une confortable victoire des Tories". Grâce notamment à l'apport de voix du Ukip, en état de décomposition avancée depuis le retrait de son ex-leader Nigel Farage, et dont deux millions d'électeurs se disent prêts à se tourner vers le Parti conservateur, selon un sondage du Sun

Et un dernier sondage publié jeudi, alors que le scrutin a déjà commencé, montre un accroissement de l'avance du Parti conservateur de Theresa May. L'enquête de l'institut Ipsos Mori, publiée dans l'Evening Standard, crédite les Tories de 46% des voix, contre 45% dans leur dernier sondage en date du 2 juin, tandis que le Parti travailliste recule de 40% à 36%. Le sondage a été réalisé auprès de 1 291 personnes les 6 et 7 juin.

Oui, car Theresa May a fait une campagne décevante

Sûre d'elle et de sa victoire, Theresa May a refusé de débattre avec le leader de l'opposition travailliste. La Première ministre a préféré laisser ses adversaires s'écharper à la télévision en imaginant que son poste de chef du gouvernement lui accordait une sorte d'immunité. Un comportement qui n'a pas plu aux électeurs et qui s'est retourné contre elle. "Theresa May donne une impression de fragilité. Elle n'a pas été en mesure de communiquer une perspective crédible pour expliquer comment les choses pourraient se poursuivre en dehors du marché unique", déplore le Financial Times (en anglais).  

Les journaux britanniques, pourtant pessimistes sur les chances de Jeremy Corbyn, reconnaissent que la campagne de dénigrement dont souffre le travailliste pourrait finalement lui profiter. "Le 'Corbyn bashing' nuit aux Tories. Des sympathisants travaillistes indécis qui envisageaient cette fois-ci de voter pour la première fois pour les Tories sont ainsi ramenés dans le giron du Labour. (...) Les Tories deviennent de plus en plus tyranniques. A essayer de pointer l'échec du Labour, ils ne font que souligner leurs propres défauts", critique The Times (en anglais). 

De son côté, Jeremy Corbyn a fait bonne impression dans les débats. Mais Gilles Leydier considère qu'il n'a convaincu que "ceux qui auraient pu être tentés par l'opposition à Theresa May, soit une frange très minoritaire des électeurs."

Non, car Theresa May rassure davantage les Britanniques 

L'immigration et la sécurité sont autant de thèmes de campagne qui ont fait basculer des électeurs travaillistes vers l'Ukip ou les Tories. Les récents attentats de Manchester et de Londres ont fait redoubler l'inquiétude des Britanniques, selon Gilles Leydier. "Les attentats ne vont pas changer le résultat de l'élection. Theresa May a commis des maladresses et des polémiques ont agité la campagne. Des responsables politiques ont par exemple critiqué les 20 000 postes de policiers supprimés par le gouvernement conservateur." Le Royaume-Uni aurait baissé sa garde en termes de sécurité. "Les travaillistes ont répliqué en assurant vouloir augmenter le nombre de policiers, mais sans justifier comment ils allaient financer ces postes. Les électeurs ne croient pas beaucoup à la rhétorique sécuritaire de Jeremy Corbyn. Le candidat a également expliqué qu'il fallait revoir la politique étrangère du Royaume- Uni. Mais ces arguments sont flous", décortique Gilles Leydier. Pour lui, la politique sécuritaire de Theresa May garde la confiance des Britanniques. "En termes de lutte contre le terrorisme et de protection des Britanniques, Theresa May n'a pas écorné son crédit. Jeremy Corbyn n'offre pas cet image de protecteur. "

Et si le Brexit est la raison d'être du scrutin, il a été paradoxalement quasi absent des débats. En dehors de se quereller pour savoir qui était le mieux à même pour mener les négociations, Theresa May et Jeremy Corbyn n'ont jamais développé leur vision d'un avenir post-Brexit. Du coup, la Première ministre, jugée plus rassurante par l'opinion, semble être davantage capable de défendre les intérêts des Britanniques dans le monde. Une condition essentielle pour prétendre s'installer au 10 Downing Street qui manque à Jeremy Corbyn. "Theresa May renvoie davantage une image de compétence et de crédibilité, affirme Gilles Leydier. Même si elle a fait des erreurs, les Britanniques conservent leur confiance en elle pour négocier le Brexit et faire valoir les intérêts du Royaume-Uni sur la scène internationale. Jeremy Corbyn illustre pour les électeurs un manque de charisme et de présidentialité. Son discours populiste effraie beaucoup d'électeurs modérés et son programme trop à gauche va l'empêcher de négocier avec les libéraux-démocrates pour former une éventuelle coalition."