L'article à lire pour comprendre les élections législatives anticipées au Royaume-Uni (et leurs conséquences sur le Brexit)

Quelque 46 millions d'électeurs britanniques sont appelés aux urnes jeudi, afin d'élire les 650 députés de la Chambre des communes et ainsi désigner leur futur gouvernement. Le scrutin anticipé, approuvé fin octobre, vise à sortir le Royaume-Uni de l'impasse du Brexit. 

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, lance le programme du parti conservateur pour les élections législatives anticipées du 12 décembre 2019, le 24 novembre 2019 à Telford (Royaume-Uni). 
Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, lance le programme du parti conservateur pour les élections législatives anticipées du 12 décembre 2019, le 24 novembre 2019 à Telford (Royaume-Uni).  (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

"Brexit or not Brexit ?" Et si Brexit il y a, quelle sortie de l'Union européenne attend les Britanniques, plus de trois ans après la victoire du "Leave" ? La tenue d'élections législatives anticipées au Royaume-Uni, jeudi 12 décembre, doit poser les jalons de la suite donnée au (douloureux) divorce entre l'Etat insulaire et le continent européen. "Mettre fin à l'impasse, réaliser le Brexit et faire avancer le pays : voilà pourquoi nous avons cette élection", défend le Premier ministre conservateur et fervent défenseur du "Leave", Boris Johnson. 

A la fermeture des bureaux de vote jeudi soir, "BoJo" sera-t-il maintenu à son poste au 10, Downing Street ? Parviendra-t-il vraiment, le 31 janvier, à "réaliser le Brexit", comme le promet son slogan de campagne ? Rien n'est moins sûr, tant l'issue de ce scrutin et la capacité du dirigeant à bâtir une majorité restent incertaines. Voici ce qu'il faut savoir de ces élections si particulières, qui viennent rebattre les cartes du Brexit outre-Manche. 

Ça veut dire quoi, des élections anticipées au Royaume-Uni ?

En principe, nos voisins britanniques élisent leurs députés (ou MPs), siégeant à la Chambre des communes, tous les cinq ans. Pourtant, ces nouvelles "élections générales" sont les troisièmes organisées... en moins de cinq ans. Les dernières en date remontent au 8 juin 2017. Anticipées elles aussi, elles ont fait perdre à l'ancienne Première ministre conservatrice, Theresa May, sa majorité absolue.

Au Royaume-Uni, un tel scrutin s'organise lorsque deux tiers des députés votent pour, ou que ces élus retirent leur confiance à un gouvernement, sans l'accorder à aucun autre dans un délai de deux semaines. Le 29 octobre, les "MPs" ont ainsi voté à une majorité écrasante – 438 voix contre 20 – pour ce scrutin anticipé. 

Jeudi, comme il en est de coutume, les bureaux de vote ouvriront leurs portes à 7 heures et fermeront à 22 heures, pour accueillir jusqu'à 46 millions d'électeurs dans les 650 circonscriptions que compte le pays : 533 en Angleterre, 59 en Ecosse, 40 au pays de Galles et 18 en Irlande du Nord, précise* le Parlement. 

L\'intérieur de la Chambre des communes britanniques, le 24 octobre 2019 à Londres (Royaume-Uni). 
L'intérieur de la Chambre des communes britanniques, le 24 octobre 2019 à Londres (Royaume-Uni).  (HO / PRU / AFP)

Le scrutin, uninominal majoritaire à un tour, vise à élire un député dans chaque circonscription. L'heureux vainqueur est, dans le jargon britannique, le "First Past the Post", autrement dit "celui qui franchit le premier la ligne d'arrivée". Traduction : tout candidat arrivé en tête dans sa circonscription gagne sa place à Westminster. Et tout parti politique arrivé en tête décroche le droit de former un nouveau gouvernement. 

Pourquoi convoquer des élections plus tôt que prévu ? 

C'est pour "mettre fin à l'impasse" parlementaire autour du Brexit que Boris Johnson a convoqué, fin octobre, ces élections anticipées. Car le 22 octobre, les députés ont approuvé le projet de loi visant à appliquer son accord de Brexit négocié avec Bruxelles... tout en rejetant le calendrier serré qu'il voulait tenir. "BoJo" envisageait de sortir de l'Union européenne sans attendre, le 31 octobre. Les parlementaires ont réclamé davantage de temps. 

Le Premier ministre, qui préférait "être mort au fond d'un fossé" plutôt que de subir un troisième report du Brexit, n'a eu d'autre choix que de demander un délai à l'UE. En contrepartie, l'ancien maire de Londres a réclamé de nouvelles élections, espérant un nouveau souffle sur Westminster pour enfin "réaliser le Brexit""Ce Parlement a refusé de prendre des décisions. Il ne peut pas refuser de laisser les électeurs le remplacer par un Parlement qui peut prendre des décisions", a défendu le dirigeant dans une lettre à son principal rival, le leader de l'opposition travailliste (Labour) Jeremy Corbyn.

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, le 23 octobre 2019 à la Chambre des communes, à Londres (Royaume-Uni). 
Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, le 23 octobre 2019 à la Chambre des communes, à Londres (Royaume-Uni).  (JESSICA TAYLOR / AFP)

Avec ce scrutin, Boris Johnson espère décrocher une majorité conservatrice renforcée au Parlement, en principe synonyme d'une sortie facilitée de l'Union européenne. "La procédure législative concernant le Brexit est en quelque sorte bloquée depuis deux ans", rappelle Agnès Alexandre-Collier, professeure de civilisation britannique à l'Université de Bourgogne, en détachement à la maison française d'Oxford. "Du fait de cette paralysie, Boris Johnson considère qu'il faut consolider sa majorité". Cela passait forcément par une nouvelle élection.

Mais les conservateurs dominent déjà le Parlement, non ? 

Les "Tories" sont, certes, le parti comptant le plus de députés à Westminster – 298 pour être précis. Les travaillistes en comptent 243, devant le Parti national écossais (SNP, 35 élus), les indépendants (24 élus) et les libéraux-démocrates (Lib Dem, 20 élus). Mais 298 députés, sur un total de 650, est un nombre largement insuffisant pour former une majorité. 

Après la perte de leur majorité en 2017, les "Tories" avaient réussi à obtenir le soutien du parti unioniste démocrate nord-irlandais (DUP). Mais l'alliance, qui leur assurait une nouvelle majorité, a été éphémère : en octobre, le DUP a claqué la porte, largement opposé au nouvel accord de Brexit. La majorité fragile de Boris Johnson s'est aussi brisée en septembre. En plein discours du Premier ministre, le député Tory Phillip Lee a quitté les rangs de son propre camp, suivi par 21 députés conservateurs, farouchement opposés à un Brexit sans accord. Ces derniers ont rejoint l'opposition pour voter une motion permettant à la Chambre de reprendre le contrôle de l'agenda parlementaire. Boris Johnson les a en conséquence exclus, détaille la BBC*. 

Et c'est possible, une majorité absolue pour les "Tories" ?

"C'est un gros pari", analyse Florence Faucher, professeure de sciences politiques et membre du Centre d'études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris. "Une élection avant le 31 octobre aurait été plus propice", car "BoJo" n'aurait pas été affaibli par la demande d'un nouveau report, souligne la chercheuse. Mais il n'est pas en position de faiblesse. Les enquêtes d'opinion lui sont quand même favorables". Un sondage du Guardian, publié le 26 novembre, donne les conservateurs en tête avec 43% des intentions de vote. Le Labour de Jeremy Corbyn arrive deuxième (30%), suivi des libéraux-démocrates, avec 15% des intentions de vote. 

 

Cette avance laisse-t-elle présager une majorité absolue pour les Tories ? Pas vraiment. Les conservateurs, comme les travaillistes, sont en recul dans l'ensemble des régions britanniques, d'après un récent sondage YouGov*. Dans le sud-est de l'Angleterre, où les Tories ont récolté 54% des voix en 2017, ils ne recueillent plus que 41% des intentions de vote. Car au sein de plusieurs territoires, conservateurs de longue date mais attachés à l'UE, le camp de Boris Johnson pourrait battre de l'aile. Il tente désormais de percer dans le "Red Wall", une région longtemps acquise à la gauche mais aussi pro-Brexit que le Premier ministre. Un territoire où il sera en concurrence frontale avec le Brexit Party, mené par l'europhobe Nigel Farage. 

Le leader du parti europhobe Brexit Party, Nigel Farage, lors d\'un événement de la campagne pour les élections législatives britanniques, le 8 novembre 2019 à Pontypool (Royaume-Uni). 
Le leader du parti europhobe Brexit Party, Nigel Farage, lors d'un événement de la campagne pour les élections législatives britanniques, le 8 novembre 2019 à Pontypool (Royaume-Uni).  (GEOFF CADDICK / AFP)

Avec le Brexit en jeu, l'issue du scrutin reste donc une grande inconnue. Les Lib Dems pourraient, eux, capter bon nombre de votes anti-Brexit. "Au moins une cinquantaine de circonscriptions sont très compétitives", c'est-à-dire incertaines, commente Florence Faucher. "C'est une élection très inhabituelle", marquée par une "polarisation autour du Brexit, poursuit Agnès Alexandre-Collier. Il y a une immense part d'incertitude, et c'est le Brexit qui va déterminer le sort de ce scrutin." 

On parle d'autre chose que du Brexit dans cette campagne ?

Oui, même s'il est vrai que le divorce européen est au cœur des préoccupations – et des programmes. Aux yeux de 65% des Britanniques, d'après un sondage Ipsos*, le Brexit est LE problème le plus important auquel fait face le Royaume-Uni. 

Dans l'espoir de capter un électorat pro-Brexit plus à gauche, le parti conservateur s'éloigne des politiques d'austérité et promet davantage de dépenses publiques. Il propose près de 34 milliards de livres (40 milliards d'euros) supplémentaires pour le service public de santé (NHS) chaque année, détaille Bloomberg*. Le Labour, lui, penche encore plus à gauche, proposant une hausse des dépenses de santé et la nationalisation de certains secteurs comme le système ferrovaire, liste Reuters*. 

"Ce sont des programmes populistes, du côté des Tories comme du Labour, observe Florence Faucher. Pour les conservateurs, il s'agit de se présenter comme originaux sur les services publics, tout en martelant 'sécurité', 'immigration', et 'Brexit'."

Ce scrutin peut-il tout changer pour le Brexit ?

C'est possible, car chaque parti défend un projet bien précis pour l'avenir (ou l'oubli) de la sortie de l'UE. Si le camp des Tories l'emporte avec une majorité absolue, l'objectif est de faire adopter rapidement l'accord négocié avec Bruxelles, puis d'acter le divorce avec l'Union européenne le 31 janvier, voire plus tôt.

Dans le cas d'une victoire nette de Jeremy Corbyn et de son camp travailliste, il pourrait y avoir négociation d'un nouvel accord, suivie de l'organisation d'un second référendum : pour ce texte ou pour un maintien dans l'UE. Les libéraux-démocrates, menés par Jo Swinson, défendent un maintien pur et simple du pays dans l'Union européenne. Quant au Brexit Party, sa ligne est claire : un "Brexit net", sans accord, le 31 janvier à minuit.

"L'impasse" pourrait toutefois faire son retour à Westminster si aucune majorité absolue n'est obtenue. "Dans le cas d'une majorité relative, la situation [précédente] risque de se reproduire, avec un Parlement bloqué puis une nouvelle demande d'extension, estime Agnès Alexandre-Collier. Et même dans le cas où un accord passe, ce vote ne règlera pas toutes les conséquences de la sortie de l'UE." 

Sorry, j'ai eu la flemme de tout lire. Vous me faites un résumé ? ;) 

No problem. De nouvelles élections législatives anticipées ont lieu jeudi au Royaume-Uni, deux ans et demi seulement après le précédent scrutin, qui avait fait perdre sa majorité absolue à l'ancienne Première ministre Theresa May. Son successeur, Boris Johnson, a appelé à la tenue de ces élections pour "mettre fin à l'impasse" parlementaire autour du Brexit. Le dirigeant pro-sortie a été contraint de réclamer un nouveau report pour la sortie de l'UE, au 31 janvier. Avec ce scrutin, il espère retrouver une majorité absolue au Parlement pour enfin "réaliser le Brexit". 

L'issue de ces élections est plus qu'incertaine, car ce divorce bouscule les clivages politiques classiques. Le parti conservateur, crédité de 43% des intentions de vote, est en recul (comme son rival, le Labour) dans l'ensemble des régions britanniques. Il risque de perdre de précieuses voix dans les comtés acquis aux Tories, mais anti-Brexit. En cas de majorité relative ou de victoire de ses concurrents, toutes les options sont possibles. Y compris celle d'une nouvelle "impasse"  face au Brexit. 

*L'ensemble de ces liens sont en anglais.