Irlande du Nord : pourquoi la mort par balle d'une journaliste ravive les tensions

Le décès de Lyra McKee, jeune journaliste d'investigation très reconnue, fait craindre le retour d'un conflit entre unionistes et républicains, et entre catholiques et protestants.

\"Pas en notre nom\" est-il écrit sur un graffiti d\'une rue du quartier de Creggan à Londonderry, en Irlande du nord, près de l\'endroit où la journaliste Lyra McKee a été tuée jeudi 18 avril 2019.
"Pas en notre nom" est-il écrit sur un graffiti d'une rue du quartier de Creggan à Londonderry, en Irlande du nord, près de l'endroit où la journaliste Lyra McKee a été tuée jeudi 18 avril 2019. (PAUL FAITH / AFP)

Un "acte insensé" et des "nouvelles déchirantes". Ce sont les mots d'Adele Foster, la cheffe du parti unioniste nord-irlandais DUP après la mort, jeudi 18 avril, de la journaliste Lyra McKee. La jeune femme de 29 ans a été tuée par balle après des émeutes à Londonderry, en Irlande du Nord, par un homme qui a ouvert le feu contre des policiers. Le drame s'est produit 21 ans jour pour jour après l’accord du Vendredi saint qui a mis fin au conflit sanglant entre catholiques et protestants. Franceinfo vous explique pourquoi la mort de cette journaliste ravive les tensions entre les deux camps.

Que s'est-il passé ? 

Jeudi soir, des émeutes ont éclaté à Creggan, un quartier catholique pauvre de Londonderry, alors que la police effectuait une descente à la recherche d'armes. Située à la frontière avec la République d'Irlande, cette ville est tristement emblématique de la guerre civile qui a déchiré unionistes et républicains en Irlande du Nord. L'épisode le plus célèbre de ce conflit a eu lieu le 30 janvier 1972, dans les rues de Londonderry quand la police britannique a ouvert le feu sur les manifestants, faisant 14 morts. La chanson Bloody Sunday, du groupe U2, raconte cet épisode funeste, très symbolique des violences de la guerre civile.

A quelques jours des commémorations de l'insurrection de Pâques de 1916 face à l'occupation britannique, les contrôles de la police nord-irlandaise ont provoqué des violences qui ont embrasé la ville. Des cocktails Molotov ont été lancés contre les forces de l'ordre, deux véhicules ont été incendiés et des échanges de tirs ont eu lieu. Un homme a tiré une dizaine de fois. La journaliste Lyra McKee, qui se trouvait sur les lieux en tant que témoin, a été touchée par une balle perdue, vers 23 heures. Elle est morte à l'hôpital des suites de ses blessures. Une enquête pour meurtre a été ouverte et deux jeunes de 18 et 19 ans ont été interpellés, a annoncé la police nord-irlandaise samedi. 

Qui était Lyra McKee ? 

A 29 ans, Lyra McKee était une "étoile montante du journalisme", comme le souligne Sky News (en anglais). Cette spécialiste du conflit nord-irlandais venait notamment de terminer un livre sur l'assassinat du leader unioniste Robert Bradford, qui allait être publié. Le magazine Forbes (en anglais) l'avait classée en 2016 parmi les 30 jeunes de moins de 30 ans qui comptent dans les médias en Europe.

Cette militante féministe, très engagée dans la cause LGBT et ouvertement lesbienne, "militait pour une Irlande plus ouverte, plus progressiste", explique Clíona Ní Riordain, spécialiste de la littérature irlandaise à la Sorbonne Nouvelle, à franceinfo. Née à Belfast, elle avait déménagé à Derry pour vivre avec sa compagne.

Elle s'était fait connaître en 2014 en publiant sur un blog une lettre à l'adolescente qu'elle a été. Dans ce texte, elle racontait son parcours difficile et à quel point elle avait souffert à l'école de son homosexualité. Un journaliste de 20 Minutes en a publié quelques extraits sur son compte Twitter.

En 2016, elle avait rédigé pour The Atlantic un long article sur le taux de suicide élevé chez les jeunes en Irlande du Nord (en anglais). Lyra McKee venait d'un milieu catholique défavorisé et avait 8 ans au moment de la signature de l'accord de paix du Vendredi saint, le 10 avril 1998

Elle se considérait comme une enfant du processus de paixClíona Ní Riordain à franceinfo

"Nos espoirs, nos rêves, ainsi que tout son potentiel incroyable, ont été anéantis par cet acte barbare", a déclaré sa compagne, Sara Canning. Sa mort émeut tout le pays et a "unifié tous les partis politiques qui ont unanimement et fortement condamné son meurtre", souligne Fabrice Mourlon, spécialiste de l'Irlande du Nord et maître de conférences à l'université Sorbonne Nouvelle, à franceinfo. 

Pourquoi sa mort ravive-t-elle les tensions ? 

La police qualifie la mort de Lyra McKee d'"incident terroriste" et assure que les deux hommes qui ont été arrêtés samedi sont "des dissidents républicains violents" qui appartiennent "très probablement à la Nouvelle IRA", un des groupes dissidents de l'historique IRA, l'Armée républicaine irlandaise, qui a déposé les armes en 2005. "Ces petits groupes n’ont jamais accepté l'accord de paix du Vendredi saint et veulent une Irlande unie à tout prix", commente l'historien Fabrice Mourlon. 

Cet accord a mis fin à 29 ans de conflit entre catholiques et protestants en Irlande du Nord. Après cette guerre sanglante qui a fait 3 500 morts, le texte a acté le partage du pouvoir régional à Belfast entre les protestants, dont la plupart voulaient rester dans le Royaume-Uni (unionistes), et les catholiques, qui s’identifient à la République d’Irlande (républicains).

Mais depuis, les groupuscules de la Nouvelle IRA se sont montrés régulièrement actifs. En janvier, ils ont piégé un véhicule qui a explosé sans faire de blessé et sont responsables de la mort d'un gardien de prison en 2016. "Chaque année, ceux-ci sont responsables d’une cinquantaine d’incidents avec armes à feu et de l’explosion d’une vingtaine de bombes", note Le Monde, en se basant sur un décompte de la police. Mais pour Fabrice Mourlon, la survivance de ces groupes paramilitaires "n'ont pas le soutien de la population qui a goûté à vingt ans de paix et ne souhaite pour rien au monde revenir à la situation d'avant 1998"

Il y a certes des tensions avec les dissidents de la Nouvelle IRA, mais de là à dire qu'il y aura une nouvelle guerre civile, je ne le pense pas.Fabrice Mourlonà franceinfo

Quel est le rôle du Brexit dans cette situation ?

Si le pouvoir de nuisance de ces groupes reste limité, le climat politique s'est toutefois tendu après le référendum sur le Brexit. Depuis l'accord de paix du Vendredi saint, une frontière souple a été érigée entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande. "La frontière n'existe que sur une carte", explique Fabrice Mourlon.

En réalité, on peut passer du nord au sud sans checkpoints, sans douanes et sans aucun contrôles.Fabrice Mourlonà franceinfo

En Irlande du Nord, une sortie sans accord de l'Union européenne entraînerait la création d’une nouvelle frontière physique avec la République d’Irlande. De quoi raviver les tensions entre catholiques et protestants.

D'autant que depuis un scandale de corruption en janvier 2017, républicains et unionistes, qui se partageaient le pouvoir, refusent désormais de siéger ensemble. "Le gouvernement doit gouverner sous une forme de consensus : c'est comme si en France, on mettait les Républicains avec le Parti socialiste", compare Fabrice Mourlon. "Autant dire que c'est très compliqué depuis deux ans", conclut-il.