“God Save Brexit”

Ils veulent sortir de l’Europe coûte que coûte.
A la rencontre des brexiters

Je suis comme vous, les négociations complexes sur le Brexit ne m’intéressent pas… ou peu. Mais il y a quelque chose qui me fascine dans cette histoire de Brexit : ce sont les brexiters. Dix-sept millions de Britanniques qui ont choisi de quitter l’Union européenne. Ces électeurs, je ne les connais pas, ou mal. Sont-ils rétrogrades, nostalgiques de l’Empire colonial britannique, racistes ou ignorants ?

C’est parfois l’impression que j’ai en lisant les articles ou en regardant les rares reportages dans lesquels on montre ces électeurs. J’ai décidé d’aller à la rencontre de ces “affreux jojos” de brexiters, loin de Londres, de ses banques et de ses boutiques chics… pour me faire ma propre idée.

1“Les immigrés font baisser les salaires”

Bienvenue à Great Yarmouth. Dans cette station balnéaire aux enseignes bariolées installée sur la côte est de l’Angleterre, le “Great” rappelle aux visiteurs que cette petite ville a connu son heure de gloire. Des années 1950 aux années 1980, les ouvriers qui n’avaient pas les moyens de partir en villégiature sous des cieux plus cléments venaient jouer quelques pennies dans les machines à sous qui jonchent le bord de mer.

Images d’archive montrant la vie à Great Yarmouth (Angleterre) au début du XXe siècle

Les machines à sous sont toujours là, mais les ouvriers, eux, ont disparu. Entre mini-golfs détrempés et pontons aux baraques bigarrées, il y a du Dunkerque et du Coney Island dans Great Yarmouth. On y croise de nombreuses personnes malades, estropiées, certaines en chaise roulante électrique, d’autres claudiquant sur des béquilles en aluminium. Un homme, lui aussi sur un fauteuil roulant, me regarde passer par l’entrebâillement de sa porte. Les cheveux gris mal lavés, le cou piqué par une barbe naissante. Il me regarde fixement, mais je n’ose pas m’approcher.

Woody’s, petit coffee shop à la devanture blanche qui promet le “best breakfast in town”, le meilleur petit déjeuner de la ville, semble un choix plus sûr. Carol, les cheveux grisonnants et bouclés, m’accueille avec le sourire et m’apporte un café au lait dans une grosse tasse écrue. Une femme d’une vingtaine d’années berce son bébé tout en s’entretenant avec un quinquagénaire assis quelques chaises plus loin. A la table d’à côté, deux retraitées écoutent les conversations. Quand j’explique que je fais un tour du Royaume-Uni pour rencontrer ceux qui ont voté en faveur du Brexit, la réponse fuse : “Vous êtes au bon endroit !” sourit la patronne.

Les habitants de Great Yarmouth ont voté pour le Brexit à plus de 70%, l’un des scores les plus élevés du pays.

Avant, il y avait des usines où on transformait le poisson, il y avait plein de touristes, glisse une des retraitées en rejoignant la conversation. Mais tout ça, c’est fini. Regardez, c’est une ville fantôme.

Ragaillardi par mon café au lait et la volubilité des locaux, je poursuis ma découverte de Great Yarmouth et pousse la porte de l’échoppe de Chris et Adrian, deux brexiters convaincus, l’un au teint pourpre et au regard perçant, l’autre plus pâle mais avec des yeux rieurs, taquins. Chris tient une échoppe de restauration de documents anciens – il convertit un film Super 8 de 3 minutes en format numérique pour 9,50 livres ou 11 euros, par exemple. Un côté nostalgique qui explique son vote pour le Brexit ? “Oui, peut-être… rit-il de bon cœur. En tout cas, je me souviens du jour où le Royaume-Uni a rejoint l’Europe, en 1973, mon père était fou de rage.” Pour lui, le Brexit est “l’un des plus grands événements de l’histoire de ce pays.”

Adrian et Chris me proposent de faire un tour au marché, une institution locale menacée que Great Yarmouth fait tout pour préserver. Les baraques de fish & chips jouxtent les étals des fleuristes. Adrian me fait remarquer la présence de plusieurs supérettes vendant des produits d’Europe de l’Est. Depuis 2014, plus de 350 000 Roumains et 210 000 Lituaniens sont arrivés au Royaume-Uni. Ils sont nombreux à s’être installés dans le comté de Norfolk où se trouve Great Yarmouth. “L’immigration de masse est un vrai problème. Les immigrés font baisser les salaires. Et puis, les attaques à l’arme blanche, c’est à cause d’eux…” égrène Chris, assurant que les gens d’Europe de l’Est sont plus violents. Et pas question d’y voir du racisme de sa part. “J’ai donné deux ans de ma vie pour faire de l’humanitaire au Malawi, balaie-t-il. Je suis loin d’être raciste.”

2L’UE, “c’est presque une dictature”

“Vous êtes là pour le Brexit ? Allez voir Panda !” Dès mon entrée à l’usine PressMark de Birmingham, on me dirige vers cet ouvrier aux bras bardés de tatouages et au sourire goguenard. En ces temps mouvementés pour le secteur automobile, les ouvriers évitent les micros et les caméras. Mais pas Panda. Andrew Matthews, de son vrai nom, a la cinquantaine bien tassée. Il active sa presse métallique avec aisance. Ses avant-bras sont massifs, ses gestes précis. Il attrape les morceaux de tôle brute de ses deux mains gantées avant de placer le métal dans d’énormes mâchoires qu’il active en boxant un gros bouton-poussoir. “Panda, c’est un hooligan”, confie un de ses collègues.

Comme les 90 ouvriers de l’usine, Panda fabrique des pièces en métal pour les grands constructeurs automobiles implantés au Royaume-Uni. Conscient de son charisme et de son aura dans le microcosme de l’usine, Panda me jauge à distance. Je m’approche, un peu hésitant, en lui demandant s’il a voté en faveur du Brexit. “Bien sûr ! tonne-t-il en frottant son crâne chauve. Je n’aime pas l’UE, ils travaillent en vase clos, et puis ils nous forcent la main. C’est presque une dictature.”

Panda fait partie des 60% des habitants de la région des Midlands qui ont voté en faveur d’une sortie de l’UE. La région dépend largement de l’industrie auto. Le secteur emploie plus de 800 000 personnes au Royaume-Uni. Mais les incertitudes sur l’issue du Brexit ont plongé l’industrie dans le brouillard. Jaguar Land Rover envisage même de détruire 4 500 emplois, dont une majorité dans le pays.

Les ouvriers brexiters de Birmingham, tels que Panda, ont donc beaucoup à perdre avec la sortie de l’UE – mais lui voit les choses autrement. Et ce n’est pas le chômage qui lui fait peur. “Vous dites que je vais peut-être perdre mon emploi, mais même si c’était le cas, je pourrais en trouver ailleurs, dans une autre branche”, tranche-t-il au milieu d’un vacarme assourdissant. D’énormes roues métalliques activent les moteurs des presses qui datent des années 1950.

Je décide de poursuivre cette conversation plus tard et propose au hooligan-brexiter d’aller voir le match de football du week-end avec lui. “Oui, si tu veux, rigole-t-il. Mais tu ne trouveras pas de place, c’est le derby local, on joue contre Aston Villa.” On se met tout de même d’accord pour se retrouver devant le pub le plus proche du stade.

Ce dimanche-là, la chance est de mon côté. L’officier de presse du club de football de Birmingham City est d’excellente humeur. Il me remet un pass pour accéder au stade sans me demander plus de détails. Reste à localiser mon homme.

Les fans de Birmingham City encouragent leur équipe face à Aston Villa le 10 mars 2019 (Angleterre).

Car une fumée bleue masque la façade du “Royal George”. Une horde d’ultras sautent devant l’établissement, chantent leurs hymnes les plus crus, pinte de bière à la main et fumigènes aux pieds. Dans la meute de supporters déchaînés, je finis par distinguer Panda. Il marche vers moi d’un pas assuré, presque martial.

“On déteste Aston Villa, m’explique Panda. Ce sont des ordures.” L’ouvrier-brexiter remarque mon accréditation presse. “Comment tu as eu ça ? fait-il en haussant les sourcils, moi aussi, j’en veux une !” Panda m’attrape par l’épaule. Je suis digne d’assister, à ses côtés, au match le plus important de la saison.

Je me fraie tant bien que mal un chemin entre les cadavres de bières et les paquets de cigarettes écrasés. Panda, lui, est parfaitement à l’aise. Il sourit, regarde, au loin, le stade et répond aux sollicitations des supporters. “Tout le monde me connaît ici, lance-t-il fièrement. Je suis l’un des principaux hooligans, le numéro cinq peut-être.”

Arrivé au stade, je lui demande s’il y a des anti-Brexit parmi les ultras. “Il n’y a pas de pro ou anti Brexit ici, répond-il. Il n’y a que des fans de Birmingham. C’est tout ce qui compte aujourd’hui.” Il pointe du doigt le quart de virage occupé par les fans adverses. “Regarde-les, ce sont des ordures je te dis !” Je lui demande s’il déteste davantage Bruxelles ou Aston Villa. Panda marque une pause. “Aston Villa, c’est clair !”

A la 67e minute, Aston Villa inscrit le seul et unique but de la rencontre, la petite tribune des visiteurs exulte. Les mâchoires de Panda se crispent. “Cette fois-ci, c’est sûr, il va y avoir de la castagne !” grogne le manutentionnaire-hooligan. Les ultras sont effectivement comme des boxeurs avant d’entrer sur le ring. Plus que l’action sur la pelouse, c’est l’après-match qui compte pour eux. “La dernière fois, la police a bloqué les fans d’Aston Villa pendant une heure dans le stade, pour les protéger”, raconte Panda.

Un hooligan se précipite sur le terrain et frappe le buteur, Jack Grealish. Il est promptement évacué par les stadiers. Juste avant le coup de sifflet final, Panda couvre son visage avec une écharpe à carreaux et quitte l’arène. Il se faufile dans la foule, décidé à coincer les supporters adverses.

Mais la police s’est préparée. Panda, collé à son téléphone, tente de localiser les fans d’Aston Villa. Nous marchons pendant vingt minutes entre les murs de brique tagués et les garages désaffectés. Nous finissons par buter sur une ligne de policiers en jaune fluo. Des chiens aboient juste derrière eux. Panda vient les narguer. “Pourquoi vous ne me laissez pas passer ?” lance-t-il. Une policière filme la scène avec un petit caméscope. “Tout le monde me connaît ici”, fait Panda d’un air bravache, “même la police”.

Les agents en uniforme parviennent à évacuer les fans d’Aston Villa sans heurts. Les autorités ne desserrent le barrage qu’après une attente qui semble interminable. “On va les retrouver, râle Panda. Je sens leur odeur, de très loin.” L’ouvrier nous emmène dans un pub près de la gare. Panda prend des renseignements par téléphone. Nos verres sont vides. Nos doigts gelés, nos jambes lourdes. Je décide de laisser Panda à sa traque et de poursuivre mon périple. “T’inquiète pas, me lance-t-il alors que je m’éloigne. Dès que je les retrouve, je t’appelle.”

3“Nous sommes la risée des autres pays”

L’étape Cambridge n’était pas prévue. C’est Harry, étudiant en sciences politiques, qui m’a contacté sur Twitter et m’a donné envie de faire une courte escale dans la cité étudiante à l’ambiance Harry Potter. “Un de mes professeurs m’a conseillé de suivre des journalistes sur les réseaux sociaux, me confie Harry devant le majestueux Trinity College fondé en 1546. Je vous ai trouvé par hasard sur Twitter.”

Harry et son ami Ben ont la petite vingtaine, le teint diaphane. “Je me destine à la politique, peut-être à la diplomatie ou, pourquoi pas, le journalisme”, m’explique l’athlétique jeune homme avec un sourire gêné. Il sait qu’un avenir brillant l’attend, mais il n’assume pas complètement l’étiquette du college boy, de l’étudiant modèle. Il n’assume pas complètement non plus son soutien au Brexit. Et pour cause : près des trois quarts des habitants de Cambridge ont voté pour rester dans l’Union européenne.

Les deux étudiants Harry et Ben à Cambridge (Angleterre) le 10 mars 2019.

“J’étais trop jeune pour voter en 2016, m’explique-t-il. Mais maintenant que 17 millions de personnes ont voté pour quitter l’UE, il faut que ça se fasse.” Et pas question d’envisager un second référendum. “Il faut suivre la volonté des électeurs. Utiliser une pirouette juridique serait une mauvaise idée, s’irrite-t-il. Nous sommes la risée des autres pays. Le Parti conservateur [au pouvoir] doit s’activer et nous sortir de l’UE.”

Derrière le Trinity College, de petits bateaux glissent sur la rivière Cam. Je lui fais remarquer que les embarcations rappellent les gondoles de Venise. “Oui, ça y ressemble, mais en mieux, répond Ben avec un sourire narquois. On appelle ça un punt, vous voulez essayer ?”

Une balade en bateau le long du canal à Cambridge le 9 mars 2019 (Angleterre).

Le week-end, Ben est gondolier, ou punter, c’est son job d’étudiant. Il nous emmène le long du canal jusqu’au quai Scudamore d’où partent les bateaux. Une étudiante asiatique nous accueille derrière un pupitre en bois, iPad à la main. “Quatre places ? Ça fera 80 euros.”

Je m’installe maladroitement sur le punt. Ben et Harry se mettent côte à côte, une couverture écossaise sur les genoux. “Faire du punting sous la pluie, lance Ben, il n’y a pas plus Cambridge !” Je lui fais remarquer que le petit bateau à rames, les bâtiments magnifiques, ça ne fait pas très “Brexit”. “Ce sont des clichés”, rétorque Ben avec une moue contrariée sur son visage poupon, “il y a quand même un quart des gens qui ont voté pour le Brexit à Cambridge, simplement, ils ne veulent pas le dire tout haut.”

4“A l’époque, on n’avait pas toutes les informations”

Le mouton gallois est partout : dans les assiettes, sur le bord des routes, et peut-être aussi au volant des camions qui transportent le bétail. Difficile de trouver activité plus typique du pays de Galles que l’élevage de moutons. Le secteur emploie 34 000 fermiers dans tout le pays et s’est implanté ici depuis l’Empire romain.

Sans l’Union européenne, l’élevage d’ovins aurait probablement disparu de la région depuis quelques décennies. Les éleveurs gallois tirent 80% de leurs revenus de fonds européens, notamment des subventions qui financent les bâtiments agricoles et encouragent la conservation des paysages traditionnels.

Rob Lewis, les épaules larges, le crâne dégarni, me donne rendez-vous dans un pub orné d’une tête de mouton, à quelques pas du marché aux bestiaux de Rhayader, village de 2 088 âmes dans le centre du pays de Galles. Il s’occupe d’un cheptel d’environ 1 000 têtes, “une exploitation moyenne pour la région”, confie-t-il.

Comme la majorité des éleveurs de brebis, il a voté en faveur du Brexit. Aujourd’hui, trois ans après le référendum, il doute. “Je ne crois pas que je voterais à nouveau pour sortir de l’Union européenne, souffle-t-il. Mais à l’époque, on n’avait pas toutes les informations.”

Sous le hangar en tôle du marché, Rob nous invite à tâter les reins des bêtes. “Celle-ci a les hanches bien larges, elle est parfaite pour le marché européen.” Le mouton en question partira pour 80 euros, sera pesé puis transporté vers le continent.

Un tiers des brebis galloises sont exportées vers l’Union européenne. La perspective de tarifs douaniers prohibitifs inquiète tout particulièrement Rob.

“On a besoin de faire affaire avec l’Europe”, dit l’éleveur en se tournant vers Percy Jenkins, un habitué du marché de Rhayader, casquette en tweed vissée sur le crâne et cigarette au bec. “On ne peut pas consommer tous les moutons qu'on élève, renchérit Percy. On a besoin du marché d'exportation, en France notamment.”

Dans les ruelles de Rhayader, je ne trouve ni cottage cossu, ni joli boutique. Le centre du pays de Galles fait partie des régions les plus pauvres d’Europe. “Ce n’est pas facile de gagner de l’argent ici. Regardez la météo, fait Rob en levant les yeux vers le ciel gris et menaçant. Ce n’est pas facile de faire tourner une exploitation avec un temps pareil.” La pluie est-elle bonne pour faire pousser l’herbe des moutons ? “Non, pas quand il fait 3°C, répond l’éleveur en secouant la tête, à cette température, même l’herbe ne pousse pas !”

Au loin, les collines sont recouvertes de neige. Mon pantalon est complètement trempé et dégage une odeur pestilentielle : je me suis trop approché des moutons. Au pub attenant au marché, la moitié du menu est écrite en gallois. Je demande conseil à la serveuse appuyée sur le comptoir. “Vous venez de Paris ? me demande-t-elle. Prenez le lamb shank, le jarret de mouton, c’est typiquement gallois.”

Un quart d’heure plus tard, elle m’apporte un plat fumant. La viande est fondante, comme couverte de chocolat, et accompagnée de purée maison. Je me félicite de ne pas avoir cédé, pour une fois, à la tentation du fish & chips.

5“Une manière de nous rebeller contre l’establishment”

Le hangar est immense. Eclairé par des néons à la lumière presque cruelle en ce petit matin. Dans des caisses en plastique bleu ou blanc, morues, aiglefins et lottes pêchés en mer du Nord quelques jours plus tôt sont conservés dans la glace.

Malgré les 500 tonnes de poisson qui transitent chaque jour par le marché de Peterhead, en Ecosse, le local est d’une propreté médicale. Et pour cause : le bâtiment a été inauguré en octobre 2018 par le prince Charles himself, à grand renfort de fonds européens. Je suis pourtant en terre brexiteuse. Si l’Ecosse a voté pour rester dans l’UE à 62%, les pêcheurs, eux, ont choisi le Brexit à 90%.

Perdu entre les caisses de lottes et les acheteurs aux joues couperosées, j’aborde un jeune homme au hasard. David Gatt a 32 ans, mais avec sa barbe, sa voix rauque et son embonpoint, il en paraîtrait presque dix de plus. Et comme la majorité des Britanniques de son secteur, il a voté pour une sortie de l’UE. “Je le regrette un peu, me confie-t-il, c’est un tel bazar. Je suis ça depuis presque trois ans, c’est assez décevant finalement, on ne sait pas ce qui va se passer.” David est copropriétaire de L’Audacieux, un chalutier de 4 millions d’euros qu’il vient d’acquérir avec son père et un autre associé. Il profite d’être à quai pour assister à la vente.

Depuis plusieurs jours, les côtes de la partie est de l’Ecosse sont battues par des vents violents. Conséquence : de nombreux bateaux sont coincés en mer, le poisson est plus rare, donc plus cher. Les acheteurs potentiels observent les lots, puis enchérissent. Ceux qui remportent un lot jettent sur le poisson de petits coupons, ou tallies, portant le sigle de leur entreprise. Les caisses de David sont couvertes de tallies, il repart satisfait du hangar aux murs immaculés et nous invite à visiter L’Audacieux.

Légende : Le marché de Peterhead (Ecosse), le 13 mars 2019.

On sort du marché par une lourde porte bleu vif. Le vent fouette nos visages. David allume une cigarette en s’abritant des bourrasques et désigne au loin son chalutier bleu et blanc. “On a dû emprunter à la banque pour l’acquérir, lance-t-il en fixant l’horizon. Si tout se passe bien, on l’aura remboursé dans sept ans.”

L’industrie de la pêche a subi des coupes sévères dans la région. Neuf entreprises sur dix ont jeté l’éponge. Beaucoup de pêcheurs pointent du doigt une concurrence déloyale des flottes européennes. La politique commune de la pêche, l’équivalent de la PAC pour le secteur, a été un désastre, me dit David avant de monter à bord. C’est pour cela que les pêcheurs ont voté pour le Brexit.

Sur le pont, un marin nettoie un filet de 800 mètres de long. Un autre dirige une petite grue qui débarque des caisses en plastique. “Dès qu’on remonte les filets, m’explique David, on vide le poisson, on le nettoie et on le met dans la glace.” Le pêcheur me montre fièrement l’immense machine qui crache des centaines de glaçons à la minute et m’invite à en goûter un.
“Vous ne remarquez rien ?
– Pas vraiment.
– Les glaçons sont légèrement salés.”
J’acquiesce pour lui faire plaisir.
“Ça permet de mieux conserver le poisson.”

Nous quittons la cale pour regagner la cabine de commandement. Cachés derrière leurs fauteuils en cuir sombre, deux membres d’équipage gloussent et esquivent mes questions sur le référendum de 2016, mais David me l’assure : tout le monde à bord a voté en faveur du Brexit. “C’était une manière de nous rebeller contre l’establishment, m’explique-t-il devant son écran de contrôle. Je trouve que nous avons les politiciens les plus faibles d’Europe. Ils devraient se battre davantage pour nous. Mais ils ne viennent pas ici à Peterhead, ou dans les petits villages de pêcheurs. J’imagine que c’est pareil en France : les gens de Paris ne comprennent pas les villages de pêcheurs.”

6“Nous voulons rester britanniques”

J’attaque la partie irlandaise de ce périple comme une séance chez le dentiste. Non pas que les habitants soient hostiles, bien au contraire, mais la question du Brexit est encore plus compliquée ici que dans le reste du Royaume-Uni. Et pour cause : l’Irlande, c’est une seule île mais deux pays : la République d’Irlande, dans la partie sud, pays indépendant à majorité catholique, et l’Irlande du Nord, à majorité protestante, rattachée au Royaume-Uni. Après le Brexit, l’Irlande du Nord quittera l’UE, mais le Sud restera dans le bloc européen.

Dans un quartier populaire de Belfast, Jonny et Peter, l’un au bouc brun, l’autre au bouc gris, tiennent la permanence du parti pro-Brexit et souverainiste Ukip (United Kingdom Independence Party), une petite boutique nichée entre un marchand de cartes SIM et une station-service. La devanture vend quelques goodies à l’effigie du parti : un pot de chutney (une confiture à base de fruits, de sucre et de vinaigre) et même un string marqué du sceau du parti souverainiste. “Les gens ne retiennent que ça !” confie Jonny avec un sourire un peu gauche.

Derrière la vitrine aux strings souverainistes, des dépliants accusent la Première ministre Theresa May de traîtrise, un sentiment partagé par tous les brexiters croisés de Great Yarmouth à Belfast. “Theresa May est pro-Europe”, affirme Peter en caressant son bouc derrière son bureau en formica. “Elle n’agit pas dans l’intérêt du peuple. Ce gouvernement ignore totalement la colère du peuple. Il va y avoir une rébellion.”

Vous voyez ce qui se passe en France avec les ‘gilets jaunes’ [en français dans le texte] ? Ici aussi, le peuple essaie de parler au gouvernement, mais personne n’écoute.

Peter estime que certains politiciens essaient de faire annuler le Brexit. Je lui demande comment il se sentirait si cela arrivait. “Totalement dévasté et trahi”, lâche Peter avec des trémolos dans la voix. Pourquoi est-il si émotif quand il parle du Brexit ? “Nous sommes un peuple patriote, fier de notre histoire et de notre monarchie. Nous voulons rester britanniques même si nous sommes fiers d’avoir des voisins européens.”

Britanniques. Monarchie. Voilà des mots qui classent immédiatement Peter parmi les unionistes. Ceux d’Irlande du Nord qui revendiquent leur attachement à Londres, à la couronne. A ces unionistes s’opposent les nationalistes qui souhaitent que l’île ne soit qu’un seul et même pays indépendant. Ces désaccords ont mené à un conflit sanglant, les Troubles, littéralement “les Problèmes”, trente ans d’affrontements entre les deux camps qui ont fait plus de 3 600 morts.

Aujourd’hui, l’Union européenne craint que le Brexit ne vienne rouvrir les plaies du passé. Bruxelles veut avant tout éviter le retour à une frontière physique entre le Nord et le Sud. Mais selon Jonny, les arguments de l’UE sont fallacieux. Il m’emmène dans un pub en centre-ville pour poursuivre nos échanges.

“Cette histoire de frontière physique n’a aucun sens”, me confie-t-il, une pinte de bière brune en main. “Il existe des technologies qui permettent de contrôler les allées et venues des voitures sans frontière. On utilise les malheurs de l’Irlande du Nord pour essayer d’annuler le Brexit.”

Deux jours plus tard, des habitants de Belfast font la queue devant une supérette pour acheter de la bière au petit matin. C’est le jour de la Saint-Patrick. Je prends quelques fêtards en filature pour rejoindre le cœur des festivités. Ils arborent tous des chapeaux verts — la couleur de l’Irlande, censée porter chance.

Entre une troupe de majorettes et un pape qui tangue sur des échasses, on distingue Paul, ami de Jonny et membre du parti Ukip. Il me fait rapidement comprendre qu’il m’a rejoint au cœur de la parade uniquement par politesse. La fête de la Saint-Patrick rassemble les Irlandais catholiques tournés vers Dublin, et pour l’immense majorité des anti-Brexit. “Je suis très clairement en minorité ici”, me hurle Paul à l’oreille, essayant de couvrir le son des cornemuses. “Je suis derrière les lignes ennemies… J’espère rentrer chez moi en un seul morceau !” fait-il avec un sourire en coin.

Paul, membre du parti Ukip, le 17 mars à Belfast (Irlande du Nord).

L’Irlande du Nord a voté pour rester dans l’UE à 56%. Comme de nombreux brexiters rencontrés sur la route, Paul craint de se faire “voler” son Brexit. “Je suis inquiet, dit-il en rajustant son béret en tweed. Westminster [le Parlement britannique] essaie de saboter le Brexit, de trahir la volonté du peuple.” Et si certains politiciens voulaient empêcher le Brexit pour protéger les intérêts du peuple ? “C’est possible, mais quand on fait un référendum, c’est pour remettre la décision dans les mains du peuple. Personnellement, je suis prêt à brouter de l’herbe et en faire manger à toute ma famille si c’est le prix à payer pour retrouver notre souveraineté !”