Le Brexit va-t-il asphyxier les échanges culturels entre le Royaume-Uni et l'Europe ?

Une pétition demande que les musiciens et artistes britanniques qui souhaiteront se produire dans l'Union européenne puisse le faire sans visa. A partir du 1er janvier, les artistes ressortissants de l'UE devront eux aussi remplir de nouvelles formalités pour travailler outre-Manche.

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Des fans du groupe britannique Idles assistent à leur concert lors du festival des Eurockéennes de Belfort (Territoire de Belfort), le 7 juillet 2017.  (SEBASTIEN BOZON / AFP)

Comme en France, le secteur de la culture paie un lourd tribut à la pandémie de Covid-19. Mais pour des milliers de musiciens, artistes et autres techniciens, le Brexit pourrait bien donner le coup de grâce. Ecartés de l'accord commercial noué entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, qui entrera en vigueur vendredi 1er janvier, ils devront s'acquitter d'un visa pour venir travailler légalement sur le continent. Des frais supplémentaires qui mettent en péril les tournées et autres performances à l'étranger de ces professionnels qui, déjà, peinent souvent à vivre de leur art. A l'inverse, les Européens pourraient aussi avoir plus de mal à se produire au Royaume-Uni. Alors, le Brexit condamne-t-il les îles britanniques à l'isolement culturel ? Pouvons-nous faire une croix sur les concerts post-pandémie de certains de nos artistes favoris ? 

Deux jours après sa mise en ligne, une pétition (en anglais) demandant au gouvernement britannique de revoir le statut des travailleurs de l'industrie culturelle comptait mercredi 30 décembre près de 200 000 signataires. 

Que prévoit l'accord pour les artistes et techniciens ?

Pour les signataires de cette pétition, les acteurs du secteur de la culture outre-Manche sont les grands oubliés de l'accord commercial. Si le texte autorise les Britanniques à effectuer des déplacements professionnels dans l'UE sans visa pour un maximum de 90 jours répartis sur six mois, toutes les activités n'y sont pas éligibles. Ainsi, un Londonien peut se rendre à Paris pour assister à des réunions, des conférences ou conduire des recherches, mais il lui est interdit de vendre un bien ou un service au public sans disposer du précieux sésame. Concerts, festivals, pièces de théâtre, shootings photo, expositions… sont autant d'activités pour lesquelles il faudra un visa à compter du 1er janvier. 

Rappelant que son dernier sondage relève que "78% des musiciens britanniques se rendent au moins une fois par an dans l'Union européenne pour se produire", un syndicat du secteur de la musique outre-Manche, l'ISM, explique dans The Guardian que les artistes britanniques qui souhaitent se produire dans l'Union européenne devront se plier aux règles d'immigration mises en place dans chacun des 27 pays de l'UE, au même titre que les ressortissants des pays tiers.

Or, les règles diffèrent d'un pays à l'autre : en France et en Irlande, les artistes peuvent travailler sur le territoire pendant 90 jours, mais ce n'est pas le cas au Danemark, en Italie ou en Espagne, où les artistes ont besoin d'autorisations, explique le quotidien. "On ne dira jamais assez à quel point cela va affecter les tournées", s'est inquiétée une représentante de l'ISM, Deborah Annetts, au micro de Radio Times. 

Quelles seront les nouvelles contraintes ? 

Les artistes indépendants craignent que les coûts d'organisation d'une tournée ne deviennent prohibitifs. Manageuse pour l'entreprise britannique Step Music Management, Ellie Giles a tenté d'apporter une illustration concrète de la situation. "Imaginez que vous ayez un groupe de six personnes (…). On vous propose 300 euros chacun pour jouer [dans trois pays de l'UE]. Voici ce que cela vous coûte pour quatre jours : location d'un van – 400 livres. Essence – 200 livres. Eurotunnel – environ 150 livres. Hôtel pour deux nuits (deux par chambre) – 450 livres", commence-t-elle à lister dans un thread sur Twitter. Mais ce sont surtout les visas qui font exploser la note. La manageuse estime leur coût à 100 livres par personne et par pays (s'il en exige un), soit 1 800 livres supplémentaires. "Comme vous le voyez, ce n'est pas viable, explique-t-elle. Ça ne l'était déjà pas avant, c'était difficile. Mais désormais, cela sera deux fois plus difficile." 

"Regardez le flot d'argent que génèrent nos modestes tournées", pointe sur Facebook le groupe de rock indépendant Hey Colossus. "Le ferry, la location d'un van, les salles de concert, les fabricants de vinyles/CD/T-shirts, les hôtels, ces délicieuses baguettes que l'on mange dans les stations-services en France, etc. (…) Bien sûr, les groupes les plus gros, qui bénéficient d'un soutien important et vivent de leur activité toute l'année, pourront sans doute s'en sortir en réduisant leurs profits, mais ils représentent une partie infime de cette industrie", relève le groupe. Et, si la pétition a été autant partagée par des artistes de niche et des stars de la scène alternative que par d'anciens membres des boys bands One Direction et Boyzone, beaucoup redoutent que ces coûts supplémentaires ne finissent par broyer les plus petits. "Au moins 150 000 musiciens pourraient être touchés", a estimé dans The Guardian Ian Smith, directeur des agences Frusion et Fizzion. 

Par ailleurs, les contraintes administratives liées à la réalisation de ces visas pourraient mettre un terme aux "voyages de dernière minute qui composent une bonne partie de nos revenus, s'inquiète le pianiste Ben Dawson sur Twitter. Tout cela appartiendra au passé si les visas et la paperasse deviennent une nécessité." 

Que réclament les artistes britanniques ?

"Nous voudrions que le gouvernement du Royaume-Uni négocie un permis de travail culturel gratuit", écrit l'auteur de la pétition, Tim Brennan, un artiste freelance. "Il permettrait aux professionnels des tournées, aux groupes, aux musiciens, aux artistes et aux célébrités de la télévision et du sport qui font le tour de l'Europe d'avoir des visas de voyage gratuit pour les 27 pays et de participer à des spectacles et des événements."

De même, les artistes souhaiteraient pouvoir importer ou exporter leur matériel temporairement sans avoir à payer des taxes. Une contrainte qui concernera également les artistes européens qui voudront se produire outre-Manche. 

Que se passera-t-il pour les artistes européens qui veulent se produire au Royaume-Uni ? 

Dès le mois de février, les autorités britanniques avaient prévenu que les règles changeraient pour les artistes et techniciens du secteur culturel européen amenés à travailler temporairement au Royaume-Uni. Ils ne seront pas obligés d'obtenir un visa si la durée de leur contrat n'excède pas trois mois, selon le site du gouvernement (en anglais). Ils devront toutefois fournir des documents provenant de la ou des structures qui les emploieront (comme une salle de concert, une boîte de production, un festival, etc.) pour obtenir le feu vert des autorités. 

Pour travailler plus de trois mois, il faudra lâcher un (très) gros billet : le visa de Tier 5, conçu pour les travailleurs du secteur culturel et sportif, coûte 244 livres sterling (auxquelles les Français peuvent soustraire 55 livres en raison d’un accord passé avec plusieurs pays). Et s'il s'agit de rejoindre le Royaume-Uni au pied levé, la procédure accélérée d'obtention de ce visa coûte 800 livres. 

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