Incendie au Portugal : comment un feu de forêt a-t-il pu devenir aussi meurtrier ?

Alors que le sinistre, qui a fait au moins 63 morts, ravage toujours la région de Leiria, dans le centre du pays, de nombreux journaux portugais pointent du doigt la responsabilité de l'Etat dans ce drame.

Un homme regarde l\'incendie depuis une route à Ansião, dans le centre du Portugal, le 18 juin 2017.
Un homme regarde l'incendie depuis une route à Ansião, dans le centre du Portugal, le 18 juin 2017. (PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP)

Soixante-trois morts, une soixantaine de blessés (dont cinq en urgence absolue) et des familles toujours portées disparues. Le bilan du feu de forêt qui ravage toujours le centre du Portugal est lourd. "Pourquoi ?" : lundi 19 juin, dans son éditorial, le quotidien Público (en portugais) s’interroge au nom des victimes piégées par l’incendie le plus meurtrier de l’histoire récente du Portugal.

A Pedrógão Grande, dans le district de Leiria, certains ont péri carbonisés dans leur voiture en tentant de fuir, d'autres intoxiqués par les fumées. "Tout a été déjà étudié, expliqué, écrit ces quinze dernières années, regrette le premier quotidien portugais. Un travail sérieux a été fait dans les universités et à l’Assemblée nationale pour protéger les forêts. Mais rien ne s’est arrangé. Pourquoi ? L’émotion, la consternation et le sentiment de révolte suscités par ce désastre exigent des réponses." Prévention inadéquate, forêts à l’abandon, monoculture d’espèces d’arbres hautement inflammables… Franceinfo se penche sur les raisons de ce drame.

Des conditions météo très défavorables

Le Portugal demeure un pays profondément naturel : environ deux tiers de son territoire sont couverts de forêts (5,4 millions d’hectares). D’après un rapport (PDF en portugais) de l’Institut supérieur d’agronomie portugais, le feu dévaste en moyenne 100 000 hectares boisés par an depuis 1980. Si ce document souligne que ces feux sont pour les trois quarts d’origine criminelle, la police judiciaire portugaise écarte, pour l'instant, cette hypothèse pour la tragédie de Pedrógão Grande. Les enquêteurs ont découvert un arbre frappé par la foudre, samedi après-midi, et évoquent une mini-tornade (en portugais) qui aurait favorisé la propagation de l’incendie.

La chaleur (environ 40°C) et le vent ont poussé les flammes sur les routes, où de nombreuses familles rentraient d'une plage bordant une rivière, et sur des habitations, réduites en cendres. La végétation, composée de pins et d’eucalyptus, souffre de sécheresse depuis plusieurs mois et se révèle particulièrement inflammable. "Il semble que les principaux ingrédients de 'la règle du 30', celle qui rend un incendie incontrôlable, étaient réunis : un taux d’humidité de moins de 30%, des vents de plus de 30 km/h et des températures dépassant les 30°C, analyse dans Le Monde le responsable de la campagne forestière de Greenpeace Espagne et Portugal, Miguel Angel Soto. En montant, l’air chaud provoque des vents latéraux et des changements de direction imprévisibles qui rendent les flammes enveloppantes. Dans des conditions climatiques extrêmes comme celles que nous vivons, un incendie normal devient vite hors de contrôle."

Sans oublier qu'à ces températures exceptionnelles de juin s’ajoutent les températures élevées de mars, avril et mai et, surtout, de très faibles pluies durant l’hiver et le printemps, ce qui explique que la végétation présente déjà un important déficit d’humidité, précise Le Monde.

Des systèmes d'alerte des populations déficients

"Devant ces circonstances exceptionnelles, nous avons fait notre possible et nous ne pouvions pas en faire plus", a assuré le président de la République, Marcelo Rebelo de Sousa, dimanche soir, rapporte Publico (en portugais). Des propos qui ont fait bondir les Portugais. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, ils expriment leur colère et rappellent que les fortes chaleurs ne doivent rien excuser. 

La presse se demande notamment pourquoi les autorités n’ont pas interdit aux voitures d’emprunter les routes bordant la forêt en feu. Les flammes avançaient, samedi après-midi, sur ses quatre fronts et ont ainsi piégé environ 30 personnes dans leur véhicule. "La température peut grimper jusqu’à 600°C dans l’habitacle d’un véhicule", s’insurge l’institut médico-légal de Coimbra sur le site de l'hebdomadaire Visão (en portugais).

Dix-huit personnes ont péri dans leurs voitures, piégées par les flammes alors qu\'elles circulaient sur la route reliant Figueiro dos Vinhos à Castanheira de Pera.
Dix-huit personnes ont péri dans leurs voitures, piégées par les flammes alors qu'elles circulaient sur la route reliant Figueiro dos Vinhos à Castanheira de Pera. (PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP)

L’information aux populations semble donc avoir été insuffisante. Contacté par 20 Minutes, un représentant de l’Institut français de sécurité civile (Ifrasec) évoque "plusieurs modes de sensibilisation comme les alertes par SMS, les rondes dans les zones à risques et des applications mobiles". "Il reste beaucoup de travail à faire au niveau de la sensibilisation des populations", explique-t-il.

Samedi soir, au moment critique où l’incendie progressait brutalement sur tous les fronts, une bonne partie des réseaux de communication ont cédé dans la région. Pompiers et secouristes se sont retrouvés pendant un temps privés de téléphone d’urgence et ne pouvaient plus échanger entre eux. Des antennes de l’opérateur privé qui gère le réseau national d’urgence et de sécurité portugais ont brûlé, rapporte l'hebdomadaire Expresso.

Un manque d'anticipation des autorités

"Le Portugal ne sait pas combattre et prévoir dans un même mouvement. L’Etat n’ordonne rien et ne pense pas à long terme", s’alarme Público. La canicule, annoncée depuis plusieurs jours par l’institut météorologique portugais, n’a surpris personne. Mais de nombreux spécialistes pointent du doigt les défaillances du protocole de protection civile, incapable de prendre la mesure des risques provoqués par les grandes chaleurs. "Nous n’aurions peut-être pas pu empêcher l’incendie de démarrer, mais nous aurions dû minimiser sa progression", considère Paulo Fernandes, ingénieur forestier, dans Público.

Ce chercheur à l’université de Trás-os-Montes (nord du Portugal) ne comprend pas ce manque d'anticipation des autorités. "Il était possible de prévoir cette combinaison de facteurs potentiellement dangereux. De fortes chaleurs, un vent très fort et surtout de l’instabilité atmosphérique (orages) étaient prévus depuis plusieurs jours. Autrement dit, une potion fatale."

Luciano Lourenço, directeur du centre de recherche sur les incendies de forêt à l'université de Coimbra, abonde dans le même sens. "La lutte sur le terrain contre les incendies doit rester le dernier recours, dit-il dans les colonnes de Público. C’est une mauvaise solution : vous n’essayez pas de poser un verrou sur une porte qui n’existe plus." Il déplore que bon nombre de mesures de prévention prévues dans le plan national de défense des forêts, mis en place en 2006, n’aient jamais vu le jour. Le chercheur rappelle que mettre en place un plan de prévention "systématique et méthodique prend des années. Il faut créer des zones de sécurité autour des maisons et des usines. Il aurait suffi que cette mesure soit effective pour éviter la mort de certaines victimes. Ces zones blanches de végétation auraient protégé les pompiers et leur auraient permis de se concentrer sur l’incendie au lieu d'avoir à sauver des habitants."

Des forêts mal entretenues

C’est une particularité portugaise qui coûte cher. Depuis la Révolution des œillets, de 85 à 90% de l’espace forestier du pays appartiennent aux Portugais et demeurent des zones privées. L’Institut supérieur d’agronomie portugais affirme que l’État ne peut pas intervenir directement et que les gardes forestiers refusent d’endosser le costume de policiers. L'Etat condamne difficilement les propriétaires qui ne respectent pas les législations, encore timides, les obligeant à défricher et nettoyer leurs espaces boisés.

Un policier se tient près du corps d\'une des victimes de l\'incendie, à Pedrogao (Portugal), le 8 juin 2017.
Un policier se tient près du corps d'une des victimes de l'incendie, à Pedrogao (Portugal), le 8 juin 2017. (PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP)

Les autorités manquent aussi de moyens pour entretenir les zones forestières qui bordent les routes, particulièrement dans des villages ruraux abandonnés. "L’Etat ne met aucun moyen pour organiser des rondes de surveillance", s’étrangle le journal Expresso. Il n’existe aucune politique forestière au Portugal. Les forêts deviennent des espaces sales et abîmés qui brûlent tous les dix ans au moment où des buissons et des arbustes recommencent à germer pour accumuler suffisamment de combustible.

De plus, ces forêts sont composées d'espèces d'arbres particulièrement inflammables, comme les pins et les eucalyptus. Un enquêteur en incendies de forêt explique ainsi au quotidien portugais Correio da Manhã "qu’une feuille d’eucalyptus peut voler plus de deux kilomètres tout en continuant à brûler".