Reportage "Qui peut prédire l'avenir désormais ?" : en Géorgie, les opposants russes exilés craignent d'être ciblés par le gouvernement

Article rédigé par Fabien Magnenou - Envoyé spécial à Tbilissi (Géorgie)
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 10 min
Les rues de la vieille ville de Tbilissi (Géorgie). (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)
Après l'invasion de l'Ukraine et la mobilisation générale décrétée par le Kremlin, des milliers de Russes ont fui et traversé la frontière. Mais certains activistes soupçonnent le gouvernement géorgien de ne plus vouloir de leur présence dans le pays, agité par des manifestations.

"On me demande parfois si je suis ukrainienne ou russe. Mais je n'ai pas à me justifier, alors je réponds simplement que je suis de Tbilissi." Svetlana V.* raconte son exil dans la solitude d'un parc de la capitale géorgienne. Cette jeune femme russe, qui se décrit aujourd'hui comme "une citoyenne du monde", est arrivée dans la ville en 2022, au tout début de la guerre en Ukraine. Comme des dizaines de milliers de compatriotes, elle tente, tant bien que mal, d'écrire la suite de sa vie dans ce pays du Caucase, agité ces dernières semaines par une crise politique. "Pour le moment, je n'ai pas l'intention de partir, mais qui peut prédire l'avenir désormais ?"

Svetlana V. manifeste elle aussi contre la loi sur "l'influence étrangère" portée par Rêve géorgien, le parti au pouvoir. Ce texte est surnommé "loi russe" par ses opposants, car il évoque la loi sur "les agents de l'étranger", en vigueur chez l'envahissant voisin. "Je ne peux pas rester indifférente", déclare Svetlana V., qui connaît par cœur les conséquences de ces mesures. Avec ce texte, explique-t-elle d'une voix douce, les médias de son pays ont été javellisés, "de la chaîne privée NTV aux petites télés locales".

Une affiche de protestation contre les vols commerciaux avec la Russie dans les rues de Tbilissi (Géorgie). (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Au hasard des rues, il est fréquent de croiser des affiches et des tags hostiles à Moscou. "Avion russe, va te faire foutre", claironne une feuille de papier, en référence au rétablissement, l'an passé, des lignes commerciales entre les deux pays. Svetlana V. assure ne jamais avoir été menacée en raison de sa nationalité, mais sa présence dans les cortèges a parfois questionné des participants locaux. "Pendant une manifestation, une femme m'a dit : 'Pourquoi vous venez dans le pays, les Russes ? C'est de votre faute ce qui se passe !', raconte-t-elle. J'ai aussi entendu que nous devrions retourner en Russie pour renverser le régime. Mais comment faire, moi qui suis faible ?"

Alors que les manifestations agitent le pays, Svetlana V. s'interroge des conséquences à court terme. "La Géorgie est un pays de transit pour les Russes fortunés qui peuvent aller ensuite aux Etats-Unis, en Europe, en Indonésie... Mais vivre à Tbilissi est cher également, détaille cette femme, qui a trouvé du travail dans le secteur éducatif. Pour les gens simples comme moi, il n'y a rien."

Le "visa run" : partir puis revenir aussitôt

Pour tous ces Russes exilés en Géorgie, la règle est la suivante, décrit Svetlana V. : "On le droit de rester un an, mais ensuite il faut repartir". Les expatriés pratiquent donc ce qu'ils appellent le "visa run". A l'approche du délai fatidique, ils franchissent la frontière, puis reviennent aussitôt en Géorgie, avec un crédit rechargé d'une année. Pour Svetlana V., le sablier est bientôt écoulé. Elle se rendra dans quelques jours en Arménie pour faire ensuite demi-tour. Avant de se lancer, elle rangera tout son appartement dans des valises, qu'elle alignera dans l'entrée. Un ami pourra ainsi récupérer ses affaires si les douaniers interdisent à la jeune femme de revenir.

Beaucoup de militants accusent le gouvernement géorgien de sanctionner les voix les plus bruyantes de l'opposition russe. La plupart des personnes interrogées dans cet article ont d'ailleurs requis l'anonymat. Peut-être pour se soustraire à l'œil de Moscou, mais également pour préserver leur avenir dans leur pays d'adoption.

Après avoir traversé le bazar de Meidan, Svetlana V. emprunte les ruelles escarpées de la vieille ville. Quelques centaines de mètres plus loin, sur les hauteurs, un édifice affiche le drapeau blanc et bleu de la "Russie libre", un étendard alternatif qui rassemble les opposants antiguerre. Le centre culturel Frame a ouvert ses portes il y a deux ans, après que son fondateur a dû quitter la Russie. Quelques heures seulement après l'entrée des troupes russes en Ukraine, Maksim Ivantsov a embrassé ses amis à Ivangorod et quitté le pays.

"Des agents sont venus plusieurs fois"

A Saint-Pétersbourg, la marge de manœuvre de son association était déjà réduite à peau de chagrin, en raison d'une censure de plus en plus pesante. "J'avais même été visé par des plaintes de l'administration parce que nous discutions du maintien ou non des uniformes scolaires à l'école !" Il a tout reconstruit à Tbilissi. "Je voulais que les Russes qui arrivent en Géorgie puissent rapidement se faire des amis, et qu'ils conservent une vie culturelle et éducative."

Cet homme s'exprime dans des messages audio, car il a été interdit de revenir en Géorgie fin février, alors qu'il avait atterri à l'aéroport international de Koutaïssi, après un voyage en Europe. "J'avais passé le poste-frontière et les policiers avaient déjà tamponné mon passeport, mais ils m'ont rappelé et m'ont ensuite refoulé." Maksim Ivantsov n'a obtenu aucune explication, mais il est convaincu que la décision repose sur des motifs politiques.

Un centre culturel de Tbilissi (Géorgie) où se retrouvent des expatriés russes, militants et intellectuels. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Les services de sécurité géorgiens, dit-il, ont commencé à s'intéresser à lui après une collecte symbolique de signatures en faveur du candidat à la présidentielle russe Boris Nadejdine. "Des agents sont venus plusieurs fois, ils ont pris des photographies... Je leur ai demandé ce qui nous valait cet intérêt soudain, si nous allions avoir des problèmes... Et ils ont dit : 'Non, aucun problème'." Après avoir été refoulé à la frontière, Maksim Ivantsov a écrit plusieurs fois à l'officier qui suivait son dossier, sans obtenir d'explication.

"Je pense avoir coché trois cases, déclare-t-il aujourd'hui. Notre centre a offert à manger aux manifestants, nous avons accueilli parfois des événements LGBT et les autorités reprochent des déclarations passées de Boris Nadejdine sur la Géorgie, même s'il s'est ensuite rétracté." Depuis le début de la guerre en Ukraine, plus de 30 personnalités russes ont essuyé un refus similaire de retour en Géorgie, selon une liste établie par ses soins. Cet été, Maksim Ivantsov envisage un rassemblement à la frontière, avec plusieurs d'entre elles.

"Il est inacceptable que les autorités géorgiennes refusent l'entrée dans le pays à ces militants antiguerre, les empêchant, justement, de mener leurs activités pour combattre le régime de Vladimir Poutine."

Maksim Ivantsov, militant russe exilé

à franceinfo

Ce soir-là, dans une salle du centre Frame, un conférencier russe donne un exposé sur les contestations sociales en Géorgie, en Russie et en Arménie. Trois tables sont installées dans le petit bar. Des habitués viennent échanger leurs histoires, leurs contacts Telegram et leurs rêves pour la Russie. Un jeune homme un peu timide se tient en retrait. Il est arrivé l'an passé, car, à 17 ans, il craignait d'être enrôlé. "Quelques mois après mon arrivée, j'ai appris qu'une convocation était parvenue chez moi en Russie", relate-t-il. En attendant, il "ne participe pas aux manifestations". "Quand les policiers utilisent la force, c'est dangereux. Et puis j'ai entendu que les Russes qui participaient pouvaient être expulsés." Cette rumeur est toutefois infondée à ce stade.

"C'est simplement pour nous faire peur"

Mais Moscou tente parfois de réveiller la menace. Le 15 mai dernier, à la télévision russe, l'indéboulonnable propagandiste Vladimir Soloviev a déclaré qu'il avait évoqué la question avec des parlementaires du Rêve géorgien. Ces élus lui auraient assuré que les Russes participant aux manifestations en Géorgie seraient expulsés, affirme-t-il sans aucune preuve. "C'est simplement pour nous faire peur, balaie Andreï K.* A ce stade, il n'y a ni la volonté politique ni les possibilités techniques de compter les Russes en manifestation."

Ce militant est arrivé à Tbilissi en janvier 2023. "Je faisais l'objet d'une enquête administrative en Russie car j'avais participé à des actions antiguerre, explique-t-il. Au travail, j'avais essayé de persuader les collègues de s'opposer à la guerre en Ukraine. Des policiers m'ont rendu visite... Il était temps pour moi de partir." L'ancien ingénieur enchaîne aujourd'hui les boulots dans le dépannage, le bâtiment, la construction, le nettoyage...

"Certains n'ont pas pu revenir. Je suis convaincu que c'est lié à leur participation aux mouvements de contestation. Le pays devient de moins en moins européen avec le gouvernement actuel."

Andreï K., militant russe en exil à Tbilissi

à franceinfo

Andreï K. participe aux manifestations géorgiennes. "Au début, je masquais mon visage, mais je me suis dit que ça allait être trop suspect, donc j'ai allégé au fil du temps." S'il déclare avoir obtenu l'asile politique en Allemagne, il compte tout de même rester en Géorgie au moins jusqu'au 26 octobre, pour vivre les élections parlementaires. Mais il est persuadé qu'il ne pourra plus jamais revenir, s'il quitte un jour le pays. 

"La plupart des immigrés russes ont une attitude passive"

Ces immigrés sont arrivés en deux vagues : après le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, et après la mobilisation en Russie, en septembre de la même année. Les semaines qui avaient suivi, la frontière entre la Russie et la Géorgie avait été prise d'assaut par des milliers de voitures et de bicyclettes, qui patientaient alors sur des dizaines de kilomètres. Le ministère de l'Intérieur avait communiqué quelques premiers bilans du nombre d'entrées, sous la pression de l'opinion, mais il n'existe en réalité aucun chiffre officiel.

La moitié de ces nouveaux immigrés russes travaillent dans le secteur des technologies de l'information, explique la sociologue Ekaterina Chigaleichik, qui mène, depuis Tbilissi, des travaux sur les migrations russes dans le Caucase. Leur âge moyen est de 32 ans, et 80% d'entre eux ont un diplôme dans le supérieur, précise-t-elle, ajoutant qu'ils sont souvent "passés par Moscou ou Saint-Pétersbourg". Les profils militants sont loin d'être représentatifs de la diaspora en Géorgie. "La plupart des immigrés russes, en tout cas, ont adopté une attitude passive par rapport à la situation politique géorgienne, explique la chercheuse. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont apolitiques ou dépolitisés".

"Les Russes qui ne s'intéressent pas du tout à la politique, en réalité, sont restés en Russie."

Ekaterina Chigaleichik, sociologue spécialiste de l'immigration russe dans le Caucase

à franceinfo

Aux yeux de ces émigrés, participer aux manifestations ou militer ne fait pas toujours sens. "Ils se disent que cela ne sert à rien d'être contre Poutine ici, et ne veulent pas forcément vivre dans une crainte permanente comme en Russie." Certains peuvent également être échaudés par les formules entendues dans les manifestations. Le mot "russebo" ("russes" en géorgien) est utilisé comme une insulte. "A titre personnel, je peux reprendre certains slogans des manifestants. Mais c'est vrai que là, c'est plus compliqué", explique-t-elle, attablée dans un café tranquille du quartier Marjanishvili, populaire et branché. 

Une boutique propose en russe des livres à vendre, dans la vieille ville de Tbilissi. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

La majorité des immigrés russes suivent la situation politique avec intérêt, mais n'envisagent pas de soutien actif.  "Cette loi sur 'l'influence étrangère' n'a pas beaucoup d'effet sur moi. Et puis, je travaille beaucoup", résume Vadim C.*, originaire de Novossobirsk, en Sibérie. Le jeune homme de 23 ans travaille dans un bar alternatif du centre-ville, où se réunit la jeunesse russophone pour faire la fête. "J'aimerais beaucoup qu'en Russie, les choses soient comme ici. Dans mon pays, on ne peut rien dire, car c'est synonyme de prison."

Katya, elle non plus, ne participe pas aux manifestations. Elle voyage souvent pour affaires et n'a jamais eu de problème avec les douanes. Pour autant, elle se sent "nerveuse" à chaque fois qu'elle retourne en Géorgie. "Je sais que de nombreuses personnes originaires de Russie sont refusées, explique-t-elle, mais aucun critère et aucune consigne claire ne sont précisés pour les entrées." Une chape de plomb qui pèse sur l'ensemble de ses concitoyens. "Nous vivons dans une période de grande incertitude, mais c’était notre choix en quittant la Russie."

* Les prénoms et les noms des militants ont été anonymisés à leur demande.

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