Reportage En Géorgie, des civils patrouillent près de la ligne de démarcation pour documenter les mouvements militaires russes

Article rédigé par Fabien Magnenou - Envoyé spécial en Géorgie
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Un membre du mouvement L'Union fait la force fait décoller un drone près de la ligne de démarcation avec l'Ossétie du Sud, le 23 mai 2024, afin d'observer les mouvements militaires russes. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)
Une organisation géorgienne s'est donné pour mission d'approcher les forces d'occupation russes, afin d'observer d'éventuels regroupements de troupes ennemies dans le territoire séparatiste d'Ossétie du Sud.

Les montagnes du Caucase et leurs sommets enneigés se dressent à l'horizon, au-delà des parcelles d'arbres fruitiers et de fleurs multicolores, traversées de rivières. Un pick-up stationne au milieu de ce paysage. Un homme en sort, vêtu de kaki. Il ouvre la main et libère un drone, qui prend son envol en bourdonnant et disparaît dans le ciel bleu. A l'intérieur du véhicule, les yeux rivés sur un écran de contrôle, un autre commande en silence l'engin équipé d'une caméra. Dato Mtvarelichvili et Bakhva Gvaramia sont deux bénévoles de l'organisation géorgienne L'Union fait la force. Le binôme opère à quelques centaines de mètres de la ligne de démarcation entre la Géorgie et l'Ossétie du Sud, territoire qui a autoproclamé son indépendance et que des forces russes occupent depuis 2008 aux côtés de milices ossètes. Tbilissi, la capitale géorgienne, n'est qu'à 140 km.

Au loin, on distingue un ancien aéroport civil, détruit pendant l'invasion de 2008. Et juste après, la ville de Tskhinvali. Les autorités séparatistes y ont établi leur capitale, laquelle accueille la plus grande base militaire du secteur. Les deux observateurs veulent profiter de la levée du drapeau, qui fait sortir les soldats sur les coups de 9 heures, pour tenter d'évaluer les effectifs. "Si la situation se dégrade dans notre pays, l'armée russe pourrait être tentée d'en profiter", redoute Bakhva Gvaramia. Une crainte ravivée au moment où la Géorgie est secouée par des manifestations contre la loi sur "l'influence étrangère", imaginée par Rêve géorgien, le parti au pouvoir depuis douze ans. Ses détracteurs l'accusent de s'inspirer d'un texte en vigueur en Russie, afin de museler les oppositions.

La base militaire de Tskhinvali apparaît sur l'écran d'un drone, le 23 mai 2024, aux abords de la ligne de démarcation entre la Géorgie et l'Ossétie du Sud. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

"Pour le moment, nous ne voyons pas de mouvements de troupe significatifs", se rassure Dato Mtvarelichvili. Un villageois, qui passe par là, descend de son vélo pour échanger quelques mots avec les deux militants. Curieux et blasé tout à la fois. "J'habite juste derrière et je n'ai pas spécialement peur. Mais s'ils viennent avec des armes, je n'aurai rien pour me défendre, résume-t-il. Il faudrait quand même que notre côté soit gardé." L'accord signé en 2008 pour mettre fin au conflit prévoyait que les militaires géorgiens retournent dans leurs bases. Le long de la ligne de démarcation, seules des patrouilles de policiers assurent encore la souveraineté de l'Etat.

"Avant la guerre en Ukraine, il y avait davantage de soldats russes dans les bases des environs. Mais je pense que beaucoup ont dû rejoindre le front là-bas."

Dato Mtvarelichvili, membre de L'Union fait la force

à franceinfo

Assis dans le 4x4, Dato Mtvarelichvili enchaîne les captures d'écran des images filmées par le drone. Après avoir rappelé son engin volant, le binôme reprend la voiture et roule encore longtemps à travers champs, avant de faire étape aux abords de Dvani, puis de ressortir son appareil d'observation. La ligne de démarcation est rarement clôturée. Le plus souvent, elle n'est matérialisée que par un simple sillon, des arbres peints ou de simples poteaux. Les deux hommes font voler leur drone jusqu'à 300 m d'altitude. Ils cherchent à éviter les interférences électroniques, car lors d'une précédente sortie, ils ont déjà perdu le contrôle d'un petit aéronef.

Des tranchées mystérieusement creusées

Les deux observateurs se rendent sur les hauteurs de Chorchana. Ils souhaitent notamment observer l'évolution de la situation autour de petits avant-postes, où flottent des drapeaux ossètes. Ceux-ci sont situés aux positions 42°08'27"N 43°41'31"E et 42°08'31"N 43°41'19"E. Les deux modestes constructions sont enfoncées profondément dans la forêt, 900 m au-delà du tracé officiel, explique Dato Mtvarelichvili. "Elles se trouvent sur le territoire géorgien, depuis 2019, sans que personne n'y trouve rien à redire." Au cours des dernières semaines, il a observé, sans comprendre pourquoi, que des tranchées avaient été creusées autour de plusieurs baraquements.

Dato Mtvarelichvili a les yeux rivés sur son écran pendant qu'il contrôle un drone déployé près de la ligne de démarcation entre la Géorgie et le territoire occupé d'Ossétie du Sud, le 23 mai 2024. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Sur son ordinateur, Dato Mtvarelichvili ouvre Google Earth, l'une des applications dont il se sert pour compiler les données collectées sur la présence militaire russe. "Après chaque sortie, je charge les informations sur mon ordinateur et je les étudie de façon plus poussée", commente-t-il. Son organisation dit avoir dénombré 45 implantations militaires en Ossétie du Sud et 27 en Abkhazie, l'autre région séparatiste occupée par des forces russes, depuis 1992-1993. Ce second territoire "est intéressant économiquement et stratégiquement pour la Russie", souligne Bakhva Gvaramia. "Mais ici, l'intérêt est purement stratégique."

"En avançant un peu vers l'autoroute, dans la direction où nous nous trouvons, l'armée ennemie pourrait couper le pays en deux."

Bakhva Gvaramia, membre de L'Union fait la force

à franceinfo

Il existe un point où la ligne de démarcation passe à moins de 400 m de l'autoroute. C'est dans ce secteur que Bakhva Gvaramia a écrasé la pédale de frein, le matin-même, en apercevant une voiture de police au loin. "On a le droit d'aller jusqu'à la ligne de démarcation, mais la police ne nous laisse pas filmer avec des drones", explique Dato Mtvarelichvili. "Si une patrouille nous tombe dessus quand nous avons cet engin, nous sommes raccompagnés sous escorte jusqu'à la capitale." Par souci de discrétion, les deux hommes préfèrent donc partir au petit matin et emprunter d'improbables chemins cabossés. A leur passage, quelques paysans paraissent un peu ahuris. Ils suivent du regard cette énigmatique Toyota, qui bringuebale, seule, dans les ornières.

Une ligne discrètement repoussée

Les deux observateurs redescendent dans la plaine, en longeant l'épaisse forêt. Ils soupçonnent d'ailleurs l'ennemi de vouloir faire main basse sur le secteur. Un jour, ils sont partis à la recherche d'inscriptions sur les arbres, un signe qui annonce généralement la volonté des soldats adverses de repousser discrètement la frontière. "Mais là, un peu plus haut, nous avons vite quitté les lieux quand nous avons entendu parler russe." Les services de l'Etat géorgien, plus largement, dénoncent des velléités constantes du camp séparatiste de grignoter des terres, en repoussant la ligne à l'aide de barbelés et de clôtures.

Un bâtiment de Chindisi, village où 17 soldats géorgiens ont été tués au combat en 2008, pendant l'invasion russe. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Dans une maison en bord de route, le long de la rivière Cheratkhevi, une femme prépare la pâte pour le "khatchapouri", un pain traditionnel fourré de fromage, qu'elle cuit dans un poêle à bois. Les murs sont recouverts de petites vignettes orthodoxes et de photos défraîchies de militaires. "La ligne de démarcation n'est pas très loin. Il y a des barbelés dans la forêt", explique-t-elle, en désignant du doigt une colline arborée. "J'ai peur, vous savez. Je ne vais pas chercher du bois ou cueillir des champignons là-bas, car je risquerais d'être arrêtée par des soldats russes." En 2008, pendant les combats, elle est restée cachée pendant trois jours dans le village. Quand elle est sortie de son abri, les ennemis avaient déjà investi les alentours.

Le souvenir de 2008 toujours vif

Trois personnes de son village ont été kidnappées, assure-t-elle, et son frère a également été détenu durant trois semaines. Les habitants accusent les Russes de violer parfois la ligne de démarcation pour les arrêter, avant de les relâcher contre le paiement d'une amende. Les témoignages d'habitants frontaliers sont devenus rares, car les forces de l'ordre géorgiennes réclament une autorisation aux médias souhaitant se rendre dans les villages situés près de la ligne de démarcation. Et quand un sésame est accordé, les journalistes sont parfois escortés jusqu'à leurs interlocuteurs.

"Je ne veux pas de la Russie, et ma famille ne veut pas de la Russie. Avec elle, ce n'est que du malheur et de la guerre."

Une habitante, près de la ligne de démarcation

à franceinfo

L'an passé, 37 personnes ont été arrêtés illégalement dans la région occupée de Tskhinvali, selon le rapport annuel du Service de sécurité d'Etat de Géorgie, mais les deux membres de L'Union fait la force assurent que ces chiffres sont sous-évalués. L'an passé, un vétéran de la guerre de 2008 a lui été tué par les forces d'occupation, alors qu'il se rendait dans une église à la ligne de démarcation. Le souvenir de l'invasion russe n'est jamais loin. Sur la route du retour, le parc de Chindisi commémore la mémoire de 17 soldats géorgiens tués lors des violents combats. Leurs visages sont gravés à jamais sur le marbre des tombes, tout près d'une statue pyramidale qui célèbre leur ultime combat.

Le parc de Chindisi rend hommage aux 17 soldats géorgiens tués au combat en 2008 pendant l'invasion russe. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Les deux patrouilleurs accusent le gouvernement de cacher les questions frontalières sous le tapis, afin de ménager l'envahissant voisin russe. "Si nous étions soutenus, nous ne serions pas obligés de prendre les chemins de traverse", soupire Dato Mtvarelichvil, qui transmet ses images à la sécurité nationale quand il les estime intéressantes. "En cinq ans, je n'ai jamais vu de drone géorgien", déplore-t-il, fustigeant l'inaction des autorités pour faire respecter le tracé de la ligne.

Ce ressentiment est encore alimenté par l'actualité. Dans le tumulte de la capitale, des manifestations antigouvernementales sont organisées depuis des semaines contre la loi sur "l'influence étrangère", renommée "loi russe" par ses opposants. Quand la voiture de l'équipage regagne enfin la ville, Bakhva Gvaramia slalome à toute allure dans le trafic. Il est en colère contre le parti au pouvoir, qu'il juge trop conciliant avec Moscou malgré la candidature à l'Union européenne. "J'ai l'impression de revenir 30 ans en arrière, avant la chute de l'URSS."

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