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Enquête Comment le Qatar et le Maroc ont infiltré le Parlement européen

Plusieurs membres du parlement européen sont suspectés de corruption : en échange de valises de billets et d’avantages, ils auraient influencé les décisions des institutions européennes en faveur du Qatar et du Maroc. La cellule investigation de Radio France a enquêté sur ce scandale qui ébranle la démocratie européenne.
Article rédigé par Cellule investigation de Radio France, Benoît Collombat - Pauline Hofmann, Le Soir
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 17 min
La façade du Parlement européen, à Bruxelles, le 9 décembre 2022. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

"Tout s’est bien passé. On nous a fait passer comme des VIP !" "Vous avez vu les boîtes ?" "Oui, on les a vues. Il a ajouté/mis quelques produits dans les sacs avant de partir." Ce 4 juin 2022, les agents du renseignement belge ne perdent pas une miette de la conversation très codée qu’ils interceptent entre l’ancien eurodéputé socialiste italien Pier Antonio Panzeri et son épouse alors en déplacement au Maroc. Elle vient d’y rencontrer Abderrahim Atmoun, aujourd'hui ambassadeur du Maroc en Pologne.

>> Ce que l'on sait de l'enquête pour corruption impliquant le Qatar qui secoue le Parlement européen

Pour les enquêteurs, les "produits" évoqués par l’épouse Panzeri seraient de l’argent remis par le diplomate marocain. Plus tard, ils retrouveront 600 000 euros en liquide au domicile bruxellois de Pier Antonio Panzeri et 17 000 euros chez lui en Italie. "L’argent gagné pour le compte du Maroc est transféré presque certainement par des enveloppes d’argent liquide transmises par [Abderrahim, ndlr] Atmoun", écrivent dans une note les services secrets belges.

Le Qatar et le Maroc ont-ils réussi à acheter la bienveillance de plusieurs parlementaires européens ? La cellule investigation de Radio France et le journal belge Le Soir dévoilent les coulisses de ce scandale qui ébranle la démocratie européenne.
Parliament Gate : Le Parlement européen sous influence Le Qatar et le Maroc ont-ils réussi à acheter la bienveillance de plusieurs parlementaires européens ? La cellule investigation de Radio France et le journal belge Le Soir dévoilent les coulisses de ce scandale qui ébranle la démocratie européenne. (RADIO FRANCE)


"Monsieur Atmoun ramenait de temps à autre de l’argent, mais pas de manière régulière"
, expliquera de son côté sur procès-verbal un ancien collaborateur de Pier Antonio Panzeri, Francesco Giorgi, en décembre 2022. "Monsieur Atmoun venait à Bruxelles ou on se déplaçait chez lui, dans son appartement, à Paris. Quand on allait chercher de l’argent, on disait qu’on allait chercher des cravates ou des costumes", précise Francesco Giorgi.

Le contre-espionnage marocain suspecté

Les services de sécurité belges ont été alertés en 2021 par cinq services de renseignement européens. Depuis, ils soupçonnent l’ex-eurodéputé Pier Antonio Panzeri d’être la cheville ouvrière d’un vaste réseau d’ingérence et de corruption œuvrant au sein des institutions européennes. En juillet 2022, ils transmettent le résultat de leurs investigations au procureur fédéral belge. Ce dernier ouvre une enquête pour corruption et blanchiment d’argent en bande organisée qu’il confie au juge Michel Claise.

Pier Antonio Panzeri, député européen soupçonné d’être au cœur d’un réseau de corruption et de blanchiment d’argent, photographié le 23 février 2017. (AMINE LANDOULSI / ANADOLU AGENCY)

Pour les services de renseignement belges, "il existe au sein des institutions européennes un réseau impliquant un lobbyiste, plusieurs parlementaires européens et des assistants parlementaires [qui] travaillent de manière clandestine afin d’influencer les décisions des institutions de l’Union européenne en faveur du Maroc d’une part et du Qatar d’autre part." C’est ce qu’ils écrivent dans une note déclassifiée. Ils précisent : "Des sommes considérables (plusieurs millions d’euros) sont payées clandestinement, en liquide, par le Maroc et le Qatar."

Au cœur de ce réseau, "une équipe de trois Italiens" aurait été particulièrement active. Elle se compose d’abord de Pier Antonio Panzeri. Ce personnage incontournable du Parlement européen a présidé la délégation pour les relations avec les pays du Maghreb ainsi que la sous-commission aux droits de l’Homme. Il a également co-présidé la commission parlementaire mixte Maroc-Union européenne. Dans ce petit groupe, on trouve aussi l’eurodéputé italien Andrea Cozzolino, et l’attaché parlementaire Francesco Giorgi, (compagnon de la vice-présidente grecque du parlement Eva Kaili), qui a travaillé successivement pour l’un et pour l’autre.

"Cette équipe est pilotée par un officier de la DGED [le contre-espionnage marocain] basé à Rabat, Mohammed B., estime le renseignement belge. Connu (…) depuis 2008 pour des activités d’ingérence en Belgique, il a aussi été actif en France, où il est poursuivi pour corruption d’agents publics à cause du recrutement d’un fonctionnaire de la police des frontières." Comme l’avait révélé le journal Libération en 2017, Mohammed B. avait effectivement été soupçonné d’avoir corrompu un policier français (avec de l’argent et des voyages) afin d’obtenir l’identité de personnes "fichées S" pour le compte du Maroc.

Une infiltration des travaux parlementaires ?

Mais il ne se serait pas arrêté là. "Mohammed B a aussi obtenu des renseignements sur les déplacements en France de ministres algériens, l’Algérie étant la puissance voisine et rivale de Rabat, explique le journaliste Pierre Alonso coauteur de l’enquête pour Libération. Il a également pu découvrir grâce à sa taupe au sein de la police ce que les services français savaient sur lui."

"On est plus proche d’une opération d’espionnage visant la France que d’une action de lutte contre le terrorisme."

Pierre Alonso

à franceinfo

Cinq ans plus tard, le même agent marocain se retrouverait donc au cœur des soupçons d’ingérence visant les institutions européennes. Pour les enquêteurs belges, "la coopération entre Cozzolino, Panzeri et Giorgi avec les services de renseignements marocains ne fait aucun doute. Tous prennent leurs ordres le plus souvent d’Atmoun. Ils sont aussi en contact direct avec (…) le directeur général de la DGED [le renseignement marocain, ndlr]. (…) L’équipe (…) fonctionne avec une discrétion qui dépasse la simple prudence, évitant de paraitre trop ouvertement pro-marocain au sein du Parlement européen, utilisant un langage codé et cachant l’argent liquide dans leur appartement." Toujours selon le renseignement belge, l’accord avec la DGED aurait formellement été conclu en 2019.

Les enquêteurs s’interrogent aussi sur une possible infiltration de travaux parlementaires susceptibles d’intéresser le Maroc, notamment ceux qui concernent l’utilisation du logiciel Pegasus. "Nous avons relevé que [Andrea] Cozzolino aurait été nommé à la Commission parlementaire spéciale sur le programme Pegasus en janvier 2022 et [Eva] Kaili à la vice-présidence suite au soutien de Pier Antonio Panzeri, notent les policiers belges le 20 juillet 2022. (…) Monsieur Panzeri étant soupçonné de travailler pour le compte du Maroc, ces nominations semblent suspectes."

L’attaché parlementaire Francesco Giorgi (à gauche) avec sa conjointe, la vice-présidente du parlement européen Eva Kaili (à droite). (STR / EUROKINISSI)

Le Maroc, lui, a toujours fermement démenti avoir le moindre lien avec ce scandale de corruption autour du Parlement européen. Contactés, l’avocat français du Maroc et l’ambassadeur du Maroc à Bruxelles n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Le Sahara occidental, un enjeu crucial

Pourquoi un tel réseau aurait-il été mis en place auprès des institutions européennes par les services marocains ? "L’Union européenne est une entité d’un intérêt vital pour le Maroc, analyse le renseignement belge. Elle est son premier partenaire commercial. L’origine de la vaste majorité de ses investissements étrangers et elle accueille la plus grande partie de la diaspora marocaine. Le développement du royaume, sa sécurité énergétique et ses ambitions géopolitiques (principalement la reconnaissance de la ‘marocanité’ du Sahara occidental annexé en 1975) dépendent, tout au moins en partie, du bon vouloir de l’Union européenne."

Depuis 2008, le Maroc dispose d’un statut particulier au sein des institutions européennes qui lui permet de bénéficier de toute une série d’avantages sans pour autant adhérer à ses institutions. Dans ce cadre, la question du Sahara occidental, riche en phosphate et en eaux poissonneuses, constitue une préoccupation essentielle. Cette ancienne colonie espagnole annexée par le Maroc, considérée comme "non autonome" par les Nations unies, est revendiquée par le Front Polisario soutenu par l’Algérie.

"L’objectif des Marocains est de s’assurer qu’on ne parle jamais du Sahara occidental, estime l’ancien secrétaire général de l’ONG Oxfam-Belgique et ex-sénateur socialiste belge, Pierre Galand, partisan de l’indépendance du Sahara occidental. Ils veulent imposer l’idée que le Sahara occidental est marocain, un point c’est tout." Il raconte que lors d’un déjeuner dans les années 1990, un journaliste marocain avec qui il avait sympathisé aurait tenté d’acheter son silence. "Il m’a dit : 'Tu gardes tes convictions. Mais si tu acceptes de ne plus parler du Sahara, dis-nous combien te donnent les Algériens et nous te payons le double.' Je lui ai répondu de foutre immédiatement le camp ! Et depuis, je ne l’ai plus jamais revu à Bruxelles", raconte l’ex-sénateur. Plus récemment, l’ancien député européen écologiste français José Bové avait lui aussi accusé le ministre de l’Agriculture marocain, aujourd’hui Premier ministre, d’avoir tenté de le corrompre dans les années 2000, au sujet d’un accord de libre-échange agricole. Une accusation qui lui a valu une plainte en diffamation déposée en décembre 2022.

Le Premier ministre marocain Aziz Akhannouch, qui a porté plainte contre José Bové pour diffamation le 20/12/22. (LUDOVIC MARIN / POOL)

Pour les services de renseignement belges, les accords portant sur la pêche et l’agriculture sont capitaux pour Rabat. "Les intérêts économiques s’y mélangeant avec des intérêts politiques, le Maroc cherche systématiquement à inclure le Sahara occidental dans ces accords afin de pouvoir démontrer une reconnaissance de facto de son occupation, notent les services belges. Obtenir des soutiens au sein de l’appareil européen est donc d’une importance vitale pour le Maroc, qui s’y emploie par des moyens ouverts (diplomatie publique) et clandestins." Antonio Panzeri, qui est soupçonné d’avoir été actif pour le Maroc "depuis au moins 2014" d’après les enquêteurs belges, l’aurait donc bien compris. Une membre française de l’Association des amis du peuple du Sahara occidental qui tient à rester discrète, se souvient des propos tenus par Antonio Panzeri à l’époque. Lors d’une rencontre en 2015 avec une militante italienne de l’association, alors accompagnée d’une jeune Sahraouie, "il lui a expliqué que le commerce avec le Maroc était quelque chose d’important, et que les Sahraouis bénéficiaient des actions marocaines. Il a félicité la jeune Sahraouie pour sa lutte [pour l’indépendance], tout en lui conseillant de l’abandonner."

D’après une fuite de documents officiels marocains, dès 2011 Antonio Panzeri semble avoir été repéré par l’ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il le considère alors comme "un interlocuteur crédible" faisant preuve d’une "ambiguïté constructive". Pour l’ancienne députée socialiste portugaise Ana Gomes, qui l’a longtemps côtoyé au Parlement européen, "Antonio Panzeri était malin et intelligent. Il dissimulait son jeu. Je l’ai vu torpiller de nombreuses initiatives et résolutions sur les droits de l’Homme au Maroc en utilisant toute sorte d’argument, d’opportunité et d’efficacité."

Des accords illégaux

Une lettre de l’ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne datée de 2013, indique qu’Antonio Panzeri aurait aussi été invité à "sensibiliser les députés italiens pour un vote positif sur les accords de pêche". Mais ces accords commerciaux conclus entre l’Union européenne et le Maroc incluant le Sahara occidental vont se heurter aux décisions de la Cour de justice de l’Union européenne. Elle les considère comme illégaux car ne prenant pas en compte la volonté du peuple sahraoui. "Le Maroc a alors réalisé que le lobbying traditionnel, officiel, à travers des consultants n’était plus suffisant", estime Mahjoub Mleiha, responsable des relations internationales au Collectif des défenseurs sahraouis des droits de l’Homme (Codesa) basé à Bruxelles.

En janvier 2019, malgré la position de la Cour de justice de l’UE, le Parlement et la Commission européenne décident tout de même d’inclure le Sahara occidental dans leur accord commercial. La cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini se félicite alors d’une "nouvelle étape dans le partenariat stratégique" entre l’Union européenne et le Maroc, tandis que le commissaire français aux Affaires européennes, Pierre Moscovici, salue dans un tweet un accord qui met "fin à une incertitude juridique dommageable à tous, notamment aux entreprises et habitants du Sahara occidental".

Capture d’écran du tweet posté par Pierre Moscovici le 16 janvier 2019. (Twitter)

"La Commission européenne et les États membres ont, d’une certaine façon, travaillé contre les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne, fulmine l’eurodéputée Verte finlandaise, Heidi Hautala, vice-présidente du Parlement européen. La manière dont cet accord a été élaboré était complètement biaisée et trompeuse."

Pour Pierre Moscovici, aujourd’hui premier président de la Cour des comptes, "Il n’y a pas eu d’ingérence marocaine même si évidemment les Marocains ont défendu leurs intérêts... Cette solution était la bonne puisqu’elle permettait de créer des emplois dans une zone qui en était singulièrement dépourvue." Et pourtant, en septembre 2021, la cour de justice de l’Union européenne invalidera une nouvelle fois ces accords. Le Conseil de l’UE et la Commission européenne ont fait appel.

Quand des socialistes soutiennent l’extrême droite

Au-delà des accords commerciaux conclus avec le Maroc, les enquêteurs belges s’interrogent aussi sur la nomination de certains candidats pour le prix Sakharov 2021, l’équivalent européen du prix Nobel de la paix, décerné cette année-là à l’opposant russe Alexeï Navalny. De manière étonnante, les socialistes européens ont préféré soutenir dans la sélection finale du prix Sakharov la candidature proposée par l’extrême-droite (l’ex-présidente bolivienne Jeanine Añez, emprisonnée pour son implication dans le coup d’État qui a renversé son prédécesseur Evo Morales). Face à cette candidature, celle parrainée par le groupe des Verts et de La Gauche : Sultana Khaya, une militante sahraouie assignée à domicile pendant 18 mois, et qui accuse les policiers marocains de l’avoir violée.

"L’ancien ministre socialiste croate, l’eurodéputé Tonino Picula, a envoyé un courriel ‘urgent’ à l’ensemble des eurodéputés socialistes en leur demandant de soutenir la candidate de l’extrême-droite", raconte le journaliste espagnol Ignacio Cembrero spécialiste du Maroc qui a révélé l’épisode. "Il explique que ce n’est pas une initiative personnelle et qu’il parle au nom du vice-président portugais du groupe socialiste au Parlement européen, poursuit le journaliste. Cet épisode illustre à quel point le Maroc a toujours été l’enfant gâté du Parlement européen."

"On ne touche pas au Qatar !"

Outre l’action présumée d’Antonio Panzeri en faveur du Maroc, les enquêteurs belges ont minutieusement documenté certaines de ses interventions en faveur du Qatar. "Les objectifs du Qatar sont différents de ceux du Maroc, analyse le renseignement belge. Là où ce dernier tente d’obtenir une influence au sein de l’appareil européen pour faire pencher les décisions en sa faveur, le commanditaire qatari cherche à améliorer l’image du Qatar sur le plan des droits des travailleurs, sans plus. Cette image fut particulièrement écornée par les rapports dénonçant les abus sur les sites de construction des stades de la coupe du monde de football 2022."

Le ministre du travail du Qatar, Ali bin Samikh al-Marri, lors d'une rencontre avec la vice-présidente du Parlement européen, Eva Kaili, à Doha en octobre 2022. (- / QATAR'S MINISTERY OF LABOUR)

Pour ce faire, Antonio Panzeri ne lésine pas sur les moyens. Il va notamment devenir le véritable chef d’orchestre de l’intervention du ministre qatari du Travail, Ali Bin Samikh Al Marri, le 14 novembre 2022, devant la sous-commission des droits humains du Parlement, présidée par l’une de ses proches Marie Arena.

"On avait préparé l’audition du ministre, reconnaît Francesco Giorgi sur procès-verbal. Monsieur Panzeri l’a écrit. Il mettait en avant les réformes entreprises par le Qatar et questionnait le fait de s’en prendre à lui alors que c’était le seul pays du Golfe à faire preuve d’une certaine ouverture." Mais cela ne s’arrête pas là. "Monsieur Panzeri se disait que ça pourrait être utile si des questions pouvaient être préparées à l’avance, ajoute Francesco Giorgi. Car la partie consacrée aux questions-réponses dans le débat est la plus difficile."

Autrement dit : certaines questions posées publiquement au ministre semblent avoir été téléguidées par Antonio Panzeri. Les enquêteurs s’intéressent aussi au député belge, Marc Tarabella. Lorsqu’il prend la parole ce jour-là (voir extrait à 17’02’45) devant ses collègues, face au ministre qatari, il dit : "Je n’ai pas entendu [beaucoup de collègues] quand on a attribué [la Coupe du monde] à la Russie, qui avait déjà envahi le Donbass en 2014 et en 2018. Il n’y a pas eu tous ces débats quand on a attribué les Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi ou à Bejing [Pékin]. J'ai l’impression que beaucoup se focalisent sur une image vieille de dix ans, comme s'il n'y avait pas eu d'évolution au Qatar." Des écoutes téléphoniques montreront plus tard que c’est Antonio Panzeri qui a demandé à ce qu’on suggère à Marc Tarabella de faire cette intervention.

Le député européen Marc Tarabella lors d'une séance photo au Parlement européen, 20 mars 2017. (DIRK WAEM / BELGA MAG)

Une fois arrêté, Antonio Panzeri accusera Marc Tarabella d’avoir touché entre 120 000 et 140 000 euros entre 2019 et 2022, ce que ce dernier dément fermement. Selon l’eurodéputée de la France Insoumise, Manon Aubry, qui a dénoncé le lobbying du Qatar au Parlement avant que n’éclate le scandale, Marc Tarabella faisait partie des députés qui lui ont dit : "'Mais pourquoi tu t’obsèdes sur cette question ? Le Qatar a fait des progrès immenses en matière de droits humains.’ Il y avait une claire résistance qui était presque épidermique. On ne touche pas au Qatar !", assure l’eurodéputée.

Des sacs d’argent liquide

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir au mois d’octobre 2022, dans une suite du Steigenberger Wiltcher’s, un palace bruxellois. Le ministre du Travail y entre avec une délégation qatarie avant d’être rejoint par Antonio Panzeri et Francesco Giorgi. En analysant les images de vidéo surveillance de l’hôtel, un détail attire l’attention des enquêteurs. Lors de leur départ de la suite, "le sac que transporte Antonio Panzeri semble plus épais qu’à son arrivée". Les policiers belges n’ont guère de doute sur son contenu : de l’argent liquide. "Comme pour le Maroc, Panzeri et Giorgi se partagent le travail et la rémunération 50-50", note le renseignement belge.

Interrogé sur procès-verbal en décembre 2022, Francesco Giorgi explique comment il recevait l’argent : "On me mettait en contact avec une personne en Turquie. Elle me transmettait un numéro de téléphone que je devais contacter en Belgique pour réceptionner les fonds. C’était chaque fois une personne différente. J’effaçais toujours le numéro pour ne pas garder de traces. Cela se passait deux-trois fois par an, maximum."

"Panzeri et Giorgi travaillent pour le Qatar depuis 2018, estiment les enquêteurs, sur un mode de fonctionnement proche de celui utilisé pour le Maroc. Il s’agit d’un travail d’ingérence, impliquant des lobbyistes légitimes, des articles de presse, mais aussi la cooptation de députés européens, d’assistants et de fonctionnaires du Service européen d’action extérieure (SEAE) et au sein des confédérations européenne et mondiale des syndicats pour obtenir des rapports positifs envers le Qatar et pour essayer de placer des personnes acquises dans les bonnes commissions parlementaires."

En 2022, Antonio Panzeri aurait ainsi remis 50 000 euros au nouveau secrétaire général de la Confédération syndicale internationale, Luca Visentini, mis en examen puis libéré sous conditions. Le Qatar a toujours démenti la moindre corruption dans cette affaire.

Une étrange ONG

Pour les enquêteurs belges, certaines ONG de complaisance auraient pu servir de canaux pour percevoir de l’argent liquide versé par le Qatar. À la fin de son mandat de député européen, en 2019, Antonio Panzeri a en effet créé une association de défense des droits de l’Homme baptisée Fight Impunity. Une organisation non inscrite au registre de la transparence, dont l’activité est sujette à caution.

Les locaux de Fight Impunity, le 12 décembre 2022, ONG présidée par Antonio Panzeri qui a été arrêté pour soupçons de corruption aux cotés de cinq autres personnes. (JOHN THYS / AFP)

Elle a éveillé l’attention de la présidente de la Fédération internationale des journalistes, Dominique Pradalié, lors d’un colloque consacré à la liberté des médias et la protection des journalistes en décembre 2022, en partenariat avec l’Unesco, le service de recherche du Parlement européen et la Maison Jean Monnet. "Panzeri et les autres intervenants ne connaissaient strictement rien au sujet, se souvient Dominique Pradalié. Je trouvais cela de plus en plus étrange. Le soir, un dîner officiel était prévu dans un restaurant parisien. On m’avait envoyé le menu : saumon gravlax, légumes croquants, jus de veau perlé, crème citronnée, croustillant au chocolat… J’ai décliné. On ne comprenait vraiment pas ce qu’on faisait là. Par contre, j’ai reçu trois feuilles de remboursement : ça, ça fonctionnait !"

En s’appuyant sur ses contacts au sein des institutions européennes, Antonio Panzeri avait réussi à convaincre plusieurs personnalités de figurer au sein du comité d’honneur de son ONG. Parmi elles : l’ancienne commissaire européenne italienne, Emma Bonino, le congolais prix Nobel de la Paix Denis Mukwege, l’ex-Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, Federica Mogherini, mais aussi l’ancien Premier ministre français, Bernard Cazeneuve. Contacté, ce dernier explique avoir été approché il y a trois ans par l’entourage d’Antonio Panzeri. Il dit vouloir porter plainte.

"Je ne les ai jamais rencontrés et n’ai participé à aucun colloque. On a utilisé mon nom et celui de personnes engagées et tout à fait honorables pour accomplir un business inacceptable : cela s’appelle de l’abus de confiance."

Bernard Cazeneuve

à franceinfo

De son côté, l’ancien commissaire européen grec Dimítris Avramópoulos reconnaît avoir touché de l’argent (60 000 euros durant un an) pour faire la promotion de Fight Impunity. Après avoir obtenu un statut de repenti auprès de la justice belge en échange d’une peine plus clémente, Antonio Panzeri a commencé à se confier aux enquêteurs.

Il affirme avoir reçu au total au moins 2,6 millions d’euros en cash, essentiellement du Qatar. En plus de cadeaux et de voyages, le Maroc lui aurait versé (ainsi qu’à Francesco Giorgi) au moins 180 000 euros tandis qu’un troisième pays, la Mauritanie, leur aurait donné au moins 200 000 euros en cash. Assigné à résidence en Italie dans l’attente de son extradition vers la Belgique, le député italien Andrea Cozzolino dément toute corruption. L’avocat du député belge Marc Tarabella affirme que ce dernier n’a jamais reçu d’argent ou de cadeaux pour monnayer ses opinions.

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