Reportage Elections allemandes : à Keyenberg, village menacé de destruction, "on se bat contre le charbon sous nos pieds"

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La mine de lignite à ciel ouvert de Garzweiler, en Rhénanie du Nord-Westphalie (Allemagne), le 14 septembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Près de la mine de lignite à ciel ouvert de Garzweiler (Allemagne), six villages sont menacés d'être rasés. L'exploitation de quelque 600 millions de tonnes de charbon se poursuit, malgré la promesse allemande de sortir du charbon en 2038.

Nichée dans la campagne de Rhénanie du Nord-Westphalie (Allemagne), l'immense mine de lignite à ciel ouvert de Garzweiler, se ferait presque passer pour une attraction touristique. L'énergéticien RWE qui l'exploite conseille même un point de vue pour l'admirer. En se rapprochant, d'infinies lignes d'extraction creusent les pentes beiges, grises, noires à l'allure désertique. D'imposants camions défilent et cinq excavatrices, au loin, tournent à plein régime.

Ce lundi de septembre, un bus s'arrête, laissant sortir une trentaine de lycéens venus de Bavière. "Le paysage est presque lunaire", souffle leur professeur, venu, à la veille des élections fédérales du 26 septembre, montrer aux jeunes "d'où vient l'énergie" qu'ils consomment. "Une attaque massive contre la nature", selon lui. Ici, le charbon gagne du terrain, aggravant les émissions de gaz à effet de serre et menaçant six villages voisins de disparition. Un paradoxe dans une Allemagne qui a acté sa sortie du nucléaire en 2011, émis des promesses écologiques, mais demeure dépendante de cette énergie fossile très polluante, dont la sortie est prévue pour 2038.

Des élèves de Bavière venus observer la mine de Garzweiler (Allemagne), le 14 septembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

À quatre kilomètres de ce terrain "lunaire", une commune paisible à l'histoire médiévale, Keyenberg, semble figée dans le temps. Seules deux femmes discutent près de l'église, ancien cœur battant du village. L'horloge s'y est arrêtée et les cloches ne sonnent plus. L'édifice, comme de nombreuses maisons de briques voisines, a été vendu à RWE.

Maisons englouties et forêts dévorées

Il y a encore quelques jours, un habitant menait une vaine grève de la faim sur ce parvis. Keyenberg va disparaître pour laisser place à de nouveaux engins, capables de dévorer 600 millions de tonnes de charbon. Extraire ce combustible nécessite bien plus que des forages. Il faut effacer tout ce qui se trouve à la surface. La mine engloutit les maisons comme elle dévore les forêts. Dans la région, certains évoquent la possibilité de "s'enchaîner" pour défendre ce qui s'apparente à une ZAD. D'autres activistes construisent des habitats de fortune dans les arbres pour les protéger des abatteuses.

Le village de Keyenberg (Allemagne), menacé de destruction du fait de l'extraction de lignite à Garzweiler. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Ingo Bajerke n'en est pas là. Il se désole pour l'instant de voir l'église locale fermer bientôt ses portes. Déjà, le village voisin, où il est né, a perdu la sienne à cause de l'extension de la mine. "Il est 18 heures et on n'entend pas sonner les cloches. Quelque chose manque. Ça fait mal", glisse-t-il. Sa maison à Keyenberg a déjà été vendue à RWE. Sa famille a reçu il y a cinq ans, comme d'autres, une lettre les invitant à quitter les lieux avant 2023. En Allemagne, une loi de 1937 toujours en vigueur permet à l'extraction de charbon de primer sur la propriété privée.

"J'ai peur que tous mes souvenirs s'envolent."

Ingo Bajerke, habitant de Keyenberg

à franceinfo

L'habitant a d'abord tenté de rester. Puis il a vu ses voisins partir et le village où il a passé presque toute sa vie se vider de ses âmes. "En mai 2019, nous avons eu la dernière grande fête commune. C'est la dernière fois qu'il s'est passé quelque chose ici." L'enfant de Keyenberg a finalement vendu la bâtisse familiale. Il ne partira pas seul. Dans un mois, RWE déplacera les cercueils de ses parents, morts en 2017 et 2019, pour les déposer dans le cimetière du "Keyenberg Neu", ou "Nouveau Keyenberg", où les délogés se réinstallent.

Ingo Bajerke, habitant de Keyenberg (Allemagne), devant l'église du village, le 13 septembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Non loin de là, un lotissement est jonché de quelques bennes à ordure, signes d'un départ inéluctable. On y retrouve parfois des photos de famille. Selon un dernier recensement (lien en allemand), un peu plus de 250 habitants vivent encore à Keyenberg tandis que 277 ont posé leurs valises à "Keyenberg Neu", cet ersatz de village qui accueille les délogés.

"Il y a des gens qui veulent rester"

D'autres ont préféré fuir ce paysage en carton-pâte. Les vastes allées froides de cette bourgade de substitution fraîchement sortie de terre tranchent avec celles de l'originale. Seuls les noms de rues, transposés à l'identique et les briques de quelques maisons rappellent l'historique village. L'église, bâtisse glaciale tout en verticalité, affiche un air soviétique derrière ses échafaudages. "Ça ressemble à une caserne de pompiers ou à un crématorium. Je n'irai jamais dedans", souffle Ingo Bajerke. D'autres habitants se disent ravis de leurs maisons neuves et de leur nouvelle vie, pas lui : "Je délaisse mon chez-moi pour une ville-dortoir".

L'église du "nouveau Keyenberg" (Allemagne), le 14 septembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

L'homme, bientôt quinqua, montre son nouveau terrain, 600 mètres carrés contre 1 500 auparavant. Des grues surplombent les rues en chantier. Dans le futur salon encore vide d'Ingo Bajerke, la fenêtre laisse entrevoir quelques ouvriers à la tâche.

Dans la rue principale de l'ancien Keyenberg, de fines croix jaunes "de résistance" sont posées près de certaines portes. Un panneau de la même couleur explique aux passants qu'"il y a des gens dans ce village qui veulent rester". Leur auteur ? Un collectif nommé "Alle Dörfer bleiben" ("Tous les villages restent", en français) auquel appartient Norbert Winzen, un nutritionniste de 56 ans dont 53 passés ici.

"Il doit y avoir une deuxième voie"

Dans sa grande ferme familiale, trois générations et onze personnes se côtoient. "C'est ma maison, mon histoire. Ce sont les fêtes d'anniversaire de mes 10, 18 et 30 ans", résume ce fils et petit-fils d'agriculteur, pas vraiment enclin à déménager.

"Ma mère est née dans ce village. Elle n'a jamais voyagé, c'est sa maison ici. Elle a 75 ans et pour les 15 dernières années de sa vie, on lui dit : 'Vous devez partir.'"

Norbert Winzen, habitant de Keyenberg

à franceinfo

Dans la vaste cour de la ferme, entre vélos et canapés de jardin, Norbert Winzen raconte "sa colère" quand l'heure du départ a sonné. Il relate sa première rencontre avec les représentants de RWE. Les mots entendus ce jour-là l'ont marqué : "C'est nécessaire pour l'Allemagne". Dur à entendre "quand vous pensez au travail de votre père". "Et c'est une société allemande qui fait ça !" souffle-t-il.

Norbert Winzen, habitant de Keyenberg, dans la cour de la ferme de sa famille, le 13 septembre 2021 à Keyenberg (Allemagne).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

La famille, défaite, a pensé à suivre les consignes de RWE, jusqu'à l'arrivée de militants écologistes prêts à défendre les villages menacés. C'est ainsi que des habitants ont rejoint "Alle Dörfer bleiben", raconte Norbert Winzen. "Nous voulons rester, il doit y avoir une deuxième voie", soutient celui qui consacre "entre 5 et 80 heures" chaque semaine à son combat. Il lui arrive d'hésiter, de penser à tout lâcher. "Et il y a d'autres jours où je me dis que je ne quitterai jamais cet endroit."

Le soir-même, il dîne avec une poignée de militants occupant la forêt du village sous une bannière "Bienvenue dans la forêt pour tous" accrochée entre deux branches. Les activistes ont commencé à occuper les lieux l'an dernier, bâtissant des maisons perchées dans les arbres "pour être un obstacle à la destruction du village", explique une jeune Allemande, Kante. Mais aussi pour lutter contre "la catastrophe climatique qui menace déjà des vies à travers le monde" et qui se joue aussi devant leurs yeux. "Si on se bat pour rester ici, on se bat contre le charbon sous nos pieds", souligne Norbert Winzen.

Ce combat partagé entre habitants et écologistes a connu sa première victoire, en mars dernier : la destruction des villages n'interviendra pas avant 2026, a annoncé la région (lien en allemand). Un sursis, qui rend Norbert Winzen "optimiste" sur son avenir à Keyenberg. Autour du village, les excavatrices attendront encore avant de vrombir.

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