Crise : l'Espagne en guerre sur trois fronts

Le gouvernement espagnol a présenté jeudi son budget 2013. Mais difficile d'imaginer que ces nouveaux efforts puissent suffire à relancer un pays dans la tourmente, plombé financièrement, économiquement et socialement. 

Des manifestants se réfugient dans un restaurant alors que des heurts éclatent entre des \"indignés\" et les forces de l\'ordre, à Madrid (Espagne), le 25 septembre 2012. 
Des manifestants se réfugient dans un restaurant alors que des heurts éclatent entre des "indignés" et les forces de l'ordre, à Madrid (Espagne), le 25 septembre 2012.  (PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP)

ESPAGNE – Nouveau train de réformes, nouveaux objectifs d'économies, nouvelles manifestations. Rien ne change à Madrid. Jeudi 27 septembre, le gouvernement a dévoilé son budget 2013 dans un climat de tensions sociales et de pressions exercées par les marchés. Son objectif : rapporter 39 milliards d'euros dans les caisses de l'Etat.

Mais dans un pays miné par le chômage, satisfaire les exigences bruxelloises implique de sacrifier encore le pouvoir d'achat des Espagnols, en première ligne. Rien ne change, mais tout empire. En renouant avec la récession en avril, l'Espagne a vu ses banques sombrer et son économie vaciller comme jamais depuis le début de la crise en 2008.

FTVi revient sur les trois grandes batailles que livre la quatrième économie de la zone euro.

1Sur le front économique, l'Espagne capitule 

Le taux de chômage crève le plafond

Un pays dans lequel on peut répondre à une petite annonce pour suivre un cours de prostitution a forcément de gros soucis d'emploi. Selon Eurostat, le chômage touche désormais 25,1% de la population active. L'Espagne remporte ainsi la palme du pays le plus touché de la zone euro, dont la moyenne s'établit à 11,3%. 

Données publiées par Eurostat au 31 août 2012.  
Données publiées par Eurostat au 31 août 2012.   (EUROSTAT)

La croissance s'enfonce toujours plus

Au troisième trimestre, la Banque d'Espagne note "la détérioration de la confiance des ménages", mais aussi un recul de "l'indice de confiance du commerce de détail", tandis que le secteur de la construction continue de s'effondrer. Le gouvernement de Mariano Rajoy table sur un recul du PIB de 1,5% en 2012, puis de 0,5% en 2013. Des prévisions jugées optimistes par les analystes. Le Fonds monétaire international (FMI), par exemple, prévoit -1,7% en 2012, puis -1,2% en 2013, tandis que l'agence de notation Standard & Poor's attend -1,8% en 2012 et -1,4% en 2013.

Tout le monde à la diète

Sans perspectives, les Espagnols ne peuvent davantage compter sur l'Etat. Selon les syndicats, le gouvernement envisage d'abaisser le taux de remplacement des fonctionnaires partant à la retraite, déjà fixé à un fonctionnaire embauché pour dix départs. Quant aux fonctionnaires en poste, leurs salaires vont être gelés en 2013, pour la troisième année consécutive, rapporte El Mundo (lien en espagnol). En 2010, ces derniers avaient déjà baissé de 5%. Enfin, Madrid étudie le gel des pensions de retraite ajustées sur l'inflation, qui représentent un quart des dépenses publiques.

Les régions aussi font des sacrifices. Elles qui gèrent notamment les budgets de la santé et de l'éducation devront se passer de 7 milliards d'euros.

A ces coupes budgétaires aux conséquences sociales certaines, ne serait-ce que sur le pouvoir d'achat, s'ajoutent des augmentations d'impôts. Le gouvernement envisage en effet de récupérer 15 milliards d'euros via la hausse de la TVA et d'autres taxes.

2 Sur le front financier, l'Espagne désarmée 

Des banques en manque de capitaux

C'est le talon d'Achille de l'Espagne. Un audit indépendant du secteur bancaire espagnol a été mené ces derniers mois pour estimer ses besoins de recapitalisation. Ses conclusions seront connues vendredi, mais selon les premiers éléments sortis dans la presse, le renflouement des banques nécessiterait 60 milliards d'euros. Quelque 19 milliards d'euros ont par ailleurs déjà été injectés au printemps dans le secteur par le fonds national de restructuration bancaire (Frob). A l'époque, il s'agissait de sauver Bankia, la quatrième banque du pays. 

L'impossible emprunt sur les marchés obligataires

Dans ce contexte, impossible pour l'Espagne de rassurer les investisseurs, lesquels lui font payer sa fragilité en lui imposant des taux d'intérêt faramineux sur le marché obligataire. Résultat : quand la Bourse de Madrid a perdu 3,9% mercredi après une accalmie de quelques semaines, le taux d'emprunt de l'Espagne à 10 ans est repassé au-dessus de la barre des 6%. Or, "privé d'accès aux marchés en raison des taux prohibitifs et disposant d'environ 30 milliards d'euros dans ses caisses, le pays peut tenir trois mois", écrit Le Figaro. Cette perspective devrait convaincre Mariano Rajoy de solliciter une aide de l'UE.

Pour bénéficier des rachats de titres de la Banque centrale européenne, soit à des taux d'intérêt plus bas, l'Espagne doit demander l'accès au programme d'assistance du Mécanisme européen de stabilité (MES). Cette intervention devrait permettre "de contrer la hausse des taux d’intérêt des obligations émises par l’Espagne et l’Italie, deux pays attaqués par les marchés en dépit des réformes particulièrement douloureuses qu’ils mettent en œuvre", expliquait début septembre Libération. 

3Sur le front social : une guerre d'usure 

La colère persiste 

Quelque 91,7% des Espagnols reconnaissent que la crise a eu des conséquences sur leur mode de vie. Selon un sondage relayé lundi par la radio publique Cadena Ser (lien en espagnol), près des deux tiers (63,1%) des personnes interrogées "ont amputé leurs économies pour couvrir leurs dépenses, 25,3% se sont endettées auprès de parents ou d'amis et 19,4% admettent des problèmes pour payer leur hypothèque ou leur loyer", relève le site Latin Reporters.com.

Des manifestants rassemblés aux abords du Congrès, à Madrid, le 25 septembre 2012, afin de protester contre l\'annonce de nouvelles mesures d\'austérité.
Des manifestants rassemblés aux abords du Congrès, à Madrid, le 25 septembre 2012, afin de protester contre l'annonce de nouvelles mesures d'austérité. (SERGIO PEREZ / REUTERS )

Mardi, des heurts ont éclaté dans les rues de la capitale entre policiers et manifestants rassemblés par milliers aux abords du Congrès pour réclamer sa démission. Soixante personnes, dont 27 policiers, ont été blessées. Vingt-six autres ont été interpellées.

Un nouveau rassemblement autour du Congrès est d'ores et déjà prévu samedi, ont prévenu les "indignés" via le compte Twitter "Rodea el Congreso" (lien en espagnol).

Les tensions régionales menacent l'unité du pays

Par ailleurs, la crise de confiance vis-à-vis de la classe politique se traduit par la montée des sentiments régionalistes. Pour la première fois depuis la fin de la dictature franquiste, les Espagnols remettent en question le modèle d'Etat des autonomies. "A peine 10,8% des interrogés souhaitent maintenir la régionalisation actuelle", détaille Latin Reporters.com. Soit un pourcentage "inférieur à celui des partisans des autres options proposées : suppression des régions autonomes dans un Etat recentralisé (24,8%), réduction de l'autonomie des régions (23,9%), élargissement de cette autonomie (11,4%) ou autonomie régionale avec option pour l'indépendance (15,2%)." (Retrouvez ici tous les résultats du sondage, en espagnol.)

La Catalogne, endettée à hauteur de 22% de son PIB, accuse le gouvernement central d'être responsable de ses difficultés. "L'heure est venue d'exercer son droit à l'autodétermination", a lancé mardi le président de la Catalogne, le nationaliste Artur Mas, convoquant des élections régionales anticipées. Elle fait notamment partie des cinq régions à avoir sollicité une aide de l'Etat central. Dernière en date : celle de Castille-La Manche. Très endettée, elle a réclamé jeudi une aide de 848 millions d'euros au fonds de secours spécialement créé par le gouvernement, doté de 18 milliards d'euros. Quant à la petite région de Murcie, qui avait déjà demandé 300 millions d'euros, elle a revu vendredi ses besoins à la hausse, demandant une rallonge de 227,9 millions d'euros. La première étape vers l'ouverture d'un front politique ?