Mort de Marceline Loridan : "Il faut transmettre la cause de cette déportation (...) raconter où mène l'intolérance"

Rescapée du camp de Birkenau, Ginette Kolinka se souvient sur franceinfo de l'écrivaine et cinéaste Marceline Loridan-Yvens, morte mardi à l'âge de 90 ans, comme elle déportée par les nazis en Pologne.

Marceline Loridan-Yvens avait été déportée au camp de Birkenau à l\'âge de 15 ans.
Marceline Loridan-Yvens avait été déportée au camp de Birkenau à l'âge de 15 ans. (DOMINIQUE FAGET / AFP)

L'écrivaine et cinéaste Marceline Loridan-Yvens est morte mardi à l'âge de 90 ans, au terme d'une vie passée à dénoncer l'injustice et la violence. Elle avait été déportée au camp de Birkenau à l'âge de 15 ans. Ginette Kolinka l'a été en même temps. La rescapée se souvient de sa première rencontre avec Marceline Loridan-Yvens, mercredi pour franceinfo.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Marceline Loridan ?

C'était à Avignon, où je venais d'être arrêtée par la Gestapo avec mon père, mon frère et mon neveu, et on s'est retrouvés dans le car qui nous amenait d'Avignon à Marseille. Le souvenir que j'ai, c'était une petite jeune fille avec les cheveux roux, elle était très rouge, très très frisée. Elle a gardé ce look de jeune fille. On s'est retrouvées à Birkenau. (…) Et on était ensemble toujours, on a toujours, toujours été ensemble, partout, dans les mêmes lieux mais jamais côte à côte parce qu'il y avait une différence d'âge de quatre ans et ça comptait pour moi, j'étais trop vieille pour elle, et elle s'était liée d'amitié avec des jeunes de son âge.

La transmission de cette mémoire de la déportation, c'est quelque chose de capital pour vous ?

Oui, je pense qu'il faut transmettre la cause de cette déportation. Ce n'est pas l'histoire de raconter les souffrances qui est bon, c'est de raconter où mène l'intolérance. Pour moi, c'est ça. J'essaie de convaincre les élèves qu'on est tous égaux. On n'est que des êtres humains, avec des qualités, des défauts, que l'on soit juif, catholique, musulman, athée, on est tous pareils, des êtres humains. Et on devrait, on doit s'accepter tel qu'on est. C'est incroyable ce qu'ils nous ont fait subir les nazis, mais c'était par haine, c'est ça qu'il faut qu'ils comprennent. C'est la haine qui a conduit Hitler, les nazis, à faire ce qu'ils nous ont fait supporter et subir. Aucun mot, aucune image, n'est capable de dire ce qu'ils nous ont fait endurer par haine.

Marceline Loridan racontait qu'elle avait arrêté de témoigner auprès des jeunes au bout d'un moment. Elle avait l'impression que ça ne les intéressait pas. Est-ce que vous ressentez parfois la même chose ?

J'ai l'impression qu'ils ont l'air d'être touchés, émus, qu'ils réalisent, mais qu'est-ce qu'il en reste après, quand ils deviennent adultes ? Quand ils se retrouvent mélangés avec d'autres ? Ils se laissent influencer par les uns, par les autres, et après ça devient des racistes et ça devient aussi des antisémites. Alors que quand ils nous écoutent, on n'a pas l'impression, on pense qu'ils ont compris. Maintenant, est-ce que c'est Marceline qui a raison, est-ce que c'est moi ? En fin de compte, on termine toutes les deux par la même chose, on ne croit pas à la réussite de ce que plus jamais il y ait de racisme et d'antisémitisme.

Avec la disparition de Marceline Loridan, se pose cette question de la transmission de cette mémoire sans les témoins direct.

Qu'est-ce que ça va devenir, ça je n'en sais rien. Je me pose cette question, mais ce n'est quand même pas une obsession. Mais c'est vrai, qu'est-ce que ça va devenir plus tard ? Nos enfants, on ne les a pas mis tellement au courant de nos histoires et ils ne prendront pas la relève, je ne pense pas. Par contre il y a les associations, il y a le mémorial qui laissera, je pense, des traces, ce sera peut-être le seul endroit où on pourra retrouver les débuts de cette tragédie.