LE FILM. Fritz Bauer, l'homme qui fit arrêter Eichmann

La sortie en 2015 du film «Le labyrinthe du silence» révélait au grand public (français notamment) le rôle de Fritz Bauer, ce magistrat allemand qui fit tout pour faire condamner les ex-nazis en Allemagne, à la fin des années 50. A l'occasion d'un nouveau film, «Fritz Bauer, un héros allemand», retour sur le choc de l'arrestation d'Adolf Eichmann dont Fritz Bauer fut à l'origine.

A gauche, l\'affiche du film «Fritz Bauer, un héros allemand», l\'homme qui permit l\'arrestation d\'Adolf Eichmann (a droite), ici dans sa cage de verre blindée, pendant son procès en avril 1961, à Jérusalem.
A gauche, l'affiche du film «Fritz Bauer, un héros allemand», l'homme qui permit l'arrestation d'Adolf Eichmann (a droite), ici dans sa cage de verre blindée, pendant son procès en avril 1961, à Jérusalem. (GPO POOL / AFP et DR)

Le pitch du film va à l’essentiel : «En 1957, le juge Fritz Bauer apprend qu’Adolf Eichmann se cache à Buenos Aires et rêve de l’extrader. Les tribunaux allemands préfèrent tourner la page plutôt que de le soutenir. Fritz Bauer décide alors de faire appel au Mossad, les services secrets israéliens.»

Dans le film Fritz Bauer, un héros allemand, nous sommes donc en 1957. Fritz Bauer dirige le parquet du land de Hesse, région de la ville de Francfort. Cet homme, qui avait fui l’Allemagne pendant la guerre, traque les anciens criminels du IIIe Reich dans une Allemagne qui n’est pas encore prête à critiquer son passé et dans laquelle les anciens nazis sont présents à tous les niveaux de l’Etat,. «Dans chaque administration coexistent des personnes qui ont été persécutées et envoyées en camp de concentration, comme Bauer en 1933, avec des personnes engagées dans la répression», confirme l’historienne Marie-Bénédicte Vincent.


Le film raconte la traque d'Eichmann par Fritz Bauer
Dans son combat pour faire condamner les dignitaires nazis, Bauer, dont la biographie est digne d’un roman, a une cible toute particulière, Adolf Eichmann, l’inspirateur de la solution finale, le metteur en œuvre de la déportation massive des juifs, de l’industrialisation de la machine de mort. Bauer veut sa tête. Il sait qu’il se cache quelque part, qu’il a bénéficié de soutiens pour se cacher. Il veut que l’Allemagne soit confrontée à ses crimes, son histoire. C'est cette traque que le film raconte.

La traque aboutit à l'arrestation d'Adolf Eichmann et à son procès à Jérusalem. «C’est à partir de là qu’il y a eu une insistance pour creuser l’histoire de la Shoah», selon l'historienne Annette Wievorka.

Le film raconte comment Bauer obtient une information (rocambolesque) sur l’identité cachée de Eichmann et sa planque en Argentine. Conscient de la difficulté de le faire prendre et juger par une Allemagne encore gangrénée par les anciens nazis, il décide d’aller voir les Israéliens. Ceux-ci lancent alors l’opération Attila. Eichmann est enlevé dans une rue à Buenos Aires par un commando d'agents du Mossad. Il est transporté jusqu'en Israël depuis un aéroport militaire argentin. David Ben Gourion, alors Premier ministre, annonce la capture d'Eichmann à la Knesset, le 23 mai 1960. Cette annonce est acclamée debout par les députés présents.

Le procès : «Nuremberg du peuple juif», selon Ben Gourion
Les historiens semblent unanimes. Dans la prise en compte mémorielle du génocide des juifs par les nazis, il y a un avant et un après le procès Eichmann. 

Les crimes nazis avaient été globalement jugés lors des procès de Nuremberg en 1945. Le procès d'Eichmann s'est ouvert en Israël le 11 avril 1961. Il est très largement couvert par les médias, et notamment la télévision. Les signatures sont là : Joseph Kessel, Hannah Arendt, Jean-Marc Théolleyre pour Le Monde, Roger Vailland pour France Observateur. Le procès est annoncé dans l'Express par Robert Badinter.

Pour le monde entier, ce fut un choc. Les téléspectateurs découvrirent Eichmann dans une cage de verre blindée écoutant un à un les témoins décrivant son rôle dans le transport des victimes du génocide. Pour beaucoup, le procès fut une révélation sur l’ampleur du crime. Nous étions 16 ans après fin de la guerre. C’est à propos d’Eichmann que fut forgée par Hannah Arendt, qui suivit le procès pour The New Yorker, le concept, très critiqué, de «banalité du mal» (Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963).

Le dignitaire nazi fut condamné à mort et pendu 31 mai 1962.


La mémoire du génocide  
Pour comprendre l'importance de ce procès, il faut se replacer à l’époque. «Les historiens estiment en général que c’est à partir du procès d’Eichmann en 1961 que la question du génocide des juifs devient centrale parmi les crimes nazis», note l’historienne Marie-Bénédicte Vincent. En Israël même, «le procès Eichmann est une étape décisive. Il y a eu une prise de conscience très importante de ce que fut le génocide», confirme Henri Rousso. «Avec le procès Eichmann, la Shoah devient un élément d’identité sur le plan national, et sur le plan international : Ben Gourion a d’ailleurs souhaité faire de ce procès un événement médiatique pour que le monde entier entende la souffrance des juifs et constatent leur capacité à juger leurs bourreaux», ajoute-t-il. Si le procès fut un événement en Israël, il le fut aussi dans le monde.

De nombreux auteurs font remonter à ce procès la prise de conscience universelle du génocide des juifs. «Moins on parlait du génocide, mieux on se portait. Ainsi prit place le grand silence», raconte l’historien Tom Seguev. Hugh Trevor-Roper y voit «un complément nécessaire à Nuremberg car les juifs ne furent pas représentés à Nuremberg». Le procès «établit de manière définitive, et plaça en pleine lumière, la terrible histoire de l'antisémitisme nazi et de la Solution finale».

Les conséquences et les suites du procès sont toujours présentes. «Elles dessinent les modalités de la présence de la Shoah dans l'espace public et les thèmes des débats pour les cinquante années qui le suivirent. Dans sa foulée s'ouvre la discussion sur la prescription de vingt ans des crimes contre l'humanité. A l'approche de la date fatidique de 1965, vingt ans après Nuremberg, on s'émeut à l'idée que des hommes comme Mengele ou même Hitler et Bormann, s'ils étaient encore vivants, pourraient réapparaître sans être l'objet d'aucun jugement. A des dates variables, 1964 pour la France par décision unanime du Parlement, le crime contre l'humanité devient imprescriptible», rappelle pour sa part Annette Wievorka, auteure d’un livre sur «le moment Eichmann» qui décrit les différentes facettes de ce procès historique.

«C’est à partir de là qu’il y a eu une insistance pour creuser l’histoire de la Shoah», affirme-t-elle.

Le fIlm:
«Fritz Bauer, un héros allemand»
Film allemand de Lars Kraume
1h45, sortie le 13 avril 2015

L\'affiche du film
L'affiche du film (dr)