Espionnage de la NSA : "Nous savons que les Américains écoutent tout ce qu’il y a d’intéressant"

Selon des documents publiés, mercredi, par "Libération" et Mediapart, en collaboration avec WikiLeaks, les Etats-Unis ont espionné les trois derniers présidents français. Alain Juillet, patron du renseignement au début des années 2000, décrypte pour francetv info cette affaire.

François Hollande, Barack Obama et Angela Merkel, lors du G7 du 8 juin 2015 à Kruen (Allemagne).
François Hollande, Barack Obama et Angela Merkel, lors du G7 du 8 juin 2015 à Kruen (Allemagne). ( REUTERS)

Les dernières révélations de WikiLeaks, publiées mercredi 24 juin par Libération et Mediapart, montrent l’ampleur de l’espionnage américain. Il concerne ainsi l’intégralité de l’appareil d’Etat français.

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Pour francetv info, Alain Juillet, patron du renseignement en France au début des années 2000, aujourd’hui président du club de sécurité des entreprises, réagit sur ces écoutes téléphoniques qui concernent Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. 

Francetv info : Les révélations concernant l'espionnage par les Etats-Unis d'au moins trois présidents de la République français vous étonnent-elles ?

Alain Juillet : Bien évidemment, je ne suis pas surpris. Nous savons que les Américains écoutent tout ce qu’il y a d’intéressant en matière de politique, d'économie, de géostratégie et, en particulier, tout ce qui touche les chefs d’Etat. Il est vrai que c’est grâce aux révélations d'Edward Snowden que nous avons pris conscience de l’ampleur de l’espionnage américain. Avant, on savait que les Etats-Unis ciblaient des personnalités telles que les présidents, les ministres ou les ambassadeurs. Désormais, il est clair que c’est tout l’appareil d’Etat qui est mis sous surveillance. Et cela, bien sûr, pour en tirer des profits aussi bien politiques qu'économiques. Mais ne nous berçons pas d’illusions : il n’y a pas que les Américains qui pratiquent ce genre d'espionnage.

Que voulez-vous dire ?

Tous les grands pays écoutent les autres Etats. Seulement, les moyens ne sont pas comparables. Par rapport à la Chine, la Russie ou d’autres grandes puissances, les Américains peuvent écouter la planète entière parce qu’ils ont les moyens de le faire.

Faut-il pour autant cultiver le fatalisme, voire le cynisme, en la matière en se disant que cela a toujours été le cas et que cela ne changera jamais ?

Certainement pas. Pour ma part, j'appartiens au "camp des réalistes". Je ne me berce pas d'illusions. Je passe mon temps à dire que dans la compétition internationale, au sein des entreprises ou des Etats, nous n’avons pas d’amis. Nous avons, certes, des partenaires, mais qui sont aussi des concurrents. A partir de ce constat, j’admets qu’un concurrent qui a plus de moyens que moi essaie de voir comment il pourrait empocher un marché à ma place. A moi de savoir comment organiser ma défense pour l’en empêcher. Par exemple, si les Américains ont répondu à ces révélations, mercredi dans un communiqué, en affirmant que François Hollande "n’est" pas écouté, en insistant sur le présent, ce n’est pas tant parce qu’ils ont décidé de ne plus le faire. C’est surtout parce que le chef de l’Etat bénéficie désormais d’un téléphone crypté, le Teorem, un appareil ultra sécurisé qui rend quasi impossible sa surveillance.

A la lecture de ces révélations, on a l'impression que les présidents français sont assez laxistes en ce qui concerne la sécurité de leurs conversations... 

Jacques Chirac était célèbre pour son utilisation quasi permanente du portable. Au passage, la chancelière allemande Angela Merkel faisait de même avec ses ministres. Et n’importe quel imbécile pouvait donc capter ces conversations avec un petit dispositif d’interception. Les conversations de Jacques Chirac étaient donc espionnées par l’ambassade américaine, mais également par bien d’autres. Nicolas Sarkozy aussi avait toujours le portable vissé à l’oreille. Il trouvait que le téléphone crypté qu’on lui avait remis n’était pas pratique parce qu’il était trop lent. Vous imaginez Nicolas Sarkozy avec un tel engin ? Cela s’est vite terminé et il est repassé sur un téléphone normal, que tout le monde pouvait écouter.

Que peut faire le Conseil de défense qui se réunit mercredi à l’Elysée ?

Les représentants des services de l’Etat, qui seront face au président, vont faire un point sur les dispositifs de protection. C’est une revue détaillée des contre-mesures adoptées et à prendre pour contrer le dispositif américain, et celui des autres puissances. Il s’agit aussi de faire en sorte que tout le monde soit sensibilisé aux règles de sécurité. C’est donc l’occasion de se reposer un certain nombre de questions. Mais sans aucune illusion. Il faut savoir qu’il y a eu, en 2010, une négociation entre les Etats-Unis et la France. Elle réunissait Bernard Bajolet, l'actuel patron de la Direction général de la sécurité extérieure (DGSE), et Dennis Blair, chef du renseignement national auprès de Barack Obama à l'époque. L’objectif : faire en sorte que les Américains cessent de nous espionner en France. En échange, nous nous engagions à ne plus les espionner aux Etats-Unis. L’accord était presque conclu, Dennis Blair est rentré dans son pays, et là, les Américains ont refusé de signer le texte, et il a finalement été viré.

Pour l’histoire, il faut dire que nous avions rencontré quelques problèmes avec les Américains au début des années 1980. A l’époque, le patron de la DGSE, Claude Silberzahn, l’un de nos meilleurs responsables en la matière, avait dû se rendre à Washington pour présenter ses excuses. Nos agents avaient été, en effet, pris la main dans le sac en train d’espionner les fleurons de l’industrie informatique outre-Atlantique. Il nous avait alors été formellement interdit d'espionner aux Etats-Unis. Mais, comme on peut le constater aujourd’hui, les Américains, eux, ne se sont pas privés de continuer à nous surveiller de très près sur notre territoire, et ce, sans limite.

Comment concilier la lutte contre l'espionnage et la protection légitime des libertés des citoyens ?

On parle là, bien sûr, de la loi sur le renseignement, qui doit être adoptée définitivement aujourd’hui au Parlement. Le problème, c’est qu’il faut faire des choix. Nous ne sommes pas chez les Bisounours. Si on veut se protéger, et se défendre, il faut des lois qui le permettent. Nous sommes bel et bien sur le fil du rasoir. La question essentielle, selon moi, porte sur les contrôles que l’on met en place. Ils doivent être exercés par des personnalités totalement indépendantes. Au passage, je n’ai rien contre la présence de juges dans ce dispositif de contrôle, mais encore faut-il qu'eux aussi soient indépendants et débarrassés de toute idéologie. Donc, à travers ces dernières révélations, on voit bien que de fortes questions se posent à nos démocraties et qu’il faut savoir y répondre avec nos valeurs.