Manuela Carmena, l'ex-"juge rouge" devenue maire de Madrid

Portrait d'une septuagénaire "indignée",  qui a pris la tête de la capitale espagnole, samedi 13 juin. 

Manuela Carmena, candidate du mouvement Ahora Madrid à la mairie, donne une conférence de presse, à Madrid (Espagne), le 3 juin 2015.
Manuela Carmena, candidate du mouvement Ahora Madrid à la mairie, donne une conférence de presse, à Madrid (Espagne), le 3 juin 2015. (GERARD JULIEN / AFP)

Elle a ravi Madrid (Espagne) à la droite, qui régnait sans partage sur la municipalité depuis 1991. Manuela Carmena, 71 ans, élue du mouvement alternatif et citoyen Ahora Madrid, soutenue par le parti de gauche radicale Podemos, a été élue, samedi 13 juin, maire de Madrid.

Dimanche 24 mai, Ahora Madrid a créé la surprise en remportant 31,8% des suffrages (20 sièges) aux municipales dans la capitale espagnole, juste derrière la liste du Parti populaire, au pouvoir (21 sièges, 35,5%). Vingt-neuf élus (neuf conseillers municipaux du Parti socialiste et vingt de la liste de Manuela Carmena) ont voté pour elle, lui offrant ainsi la majorité absolue des 57 conseillers. Qui est cette Espagnole dont le nom était encore inconnu du grand public il y a peu ?

Une ex-militante communiste ayant échappé à un attentat

Née en 1944, Manuela Carmena a 31 ans à la mort de Franco, en novembre 1975. Autant dire que cette fille de commerçants madrilènes s'est forgée une conscience politique sous la dictature.

A 20 ans, elle commence à militer dans les rangs antifranquistes et s'inscrit au Parti communiste espagnol. Libération la décrit comme ayant été, dans les années 70, "une incorruptible (...) avocate dans un cabinet où cinq de ses collègues furent assassinés par un commando d’extrême droite". C'était le 24 janvier 1977, se souvient la radio Cadena Ser (en espagnol). A l'époque, Manuela Carmena défend, avec d'autres avocats communistes, les droits des travailleurs et des détenus. Le groupe se réunit au 55 de la rue Atocha, à Madrid. Des militants d'extrême droite nostalgiques du franquisme font alors irruption dans le local et tuent quatre avocats et un ouvrier. Ce jour-là, Manuela Carmena se trouve à quelques mètres de là, au numéro 49 de la rue. Elle y entend le bruit des sirènes après l'attentat. Les ouvriers dont elle s'occupe vont se relayer dans les jours qui suivent pour la protéger, les terroristes ayant annoncé qu'ils reviendraient finir leur sinistre besogne.

Une "juge rouge" à la réputation d'"incorruptible"

C'est sous l'étiquette communiste, cette année-là, qu'elle se présente pour la première fois à une élection - les premières élections générales, libres, après la mort du "Caudillo". Mais elle n'est pas élue. L'avocate ne va pas tarder à abandonner le parti communiste, mais pas les combats qui lui semblent justes.

En 1981, dans une Espagne encore très machiste, elle est nommée magistrate et gravit les échelons jusqu’au Tribunal suprême. Selon Le Monde, "elle expliquait tellement bien les sentences aux délinquants que ceux-ci finissaient par demander pardon". C'est du moins ce qu'a raconté au quotidien espagnol El Pais (en espagnol) un ami de jeunesse. "Son énergie produit de l’empathie." 

Elle devient surtout une icône de la lutte contre la corruption. A 39 ans, elle fonde l'association Juges pour la démocratie, qui devient européenne, et milite pour le respect des droits de l'homme et du citoyen. A 49 ans, écrit Libération, cette "doyenne des magistrats madrilènes (...) lance une croisade contre les pots-de-vin dans les milieux judiciaires. A 52 ans, nommée porte-parole du Conseil de la magistrature, elle renonce à son véhicule de fonction, décide de circuler en vélo ou en transport public et d’abaisser son salaire."

La représentante d'une gauche alternative et citoyenne

"Si elle est élue à Madrid, rapporte encore le quotidien français, elle a promis que son salaire sera environ cinq fois inférieur à celui de la maire sortante, Ana Botella, épouse de l’ancien chef du gouvernement conservateur José Maria Aznar." Une façon d'afficher les valeurs de sobriété auxquelles elle tient. 

Toutefois, Manuela Carmena, raconte Le Monde,  ne s'est pas lancée spontanément dans cette aventure. Elle a fini par céder à la pression d'amis qui l'ont poussé à présenter sa candidature tandis qu'elle faisait la promotion de son livre Pourquoi les choses peuvent être différentes, réflexion d'une juge.

Une fois décidée, elle mène campagne en enchaînant les réunions de quartier, avec un tel succès qu'elle finit par éliminer ses rivaux à gauche. Et elle applique ses principes de transparence en détaillant précisément le coût de sa campagne de 160 000 euros, comme le rapporte El economista (en espagnol). La quasi-totalité du financement - 150 000 euros - provient d'ailleurs de microcrédits et de microdons.

Lutte contre les expulsions et la spéculation immobilière

Ses principaux chevaux de bataille ? Elle promet, si elle est élue, de freiner les expulsions des petits propriétaires incapables de rembourser leurs emprunts hypothécaires, de lutter contre la corruption et la pauvreté, et d'associer le plus possible les citoyens aux décisions. 

Preuve que les marchés la prennent au sérieux : les actions des grands groupes de BTP ont fortement baissé depuis le 25 mai, au lendemain des élections municipales. Manuela Carmena a déjà fait savoir qu'elle s'opposerait à un projet prévoyant de construire dans le nord de Madrid un quartier d'affaires équivalant à la Défense, le jugeant disproportionné et spéculatif.

Une vedette sur les réseaux sociaux

"Sur les réseaux sociaux, dans les cercles culturels et progressistes, Manuela Carmena est une vedette", affirme Libération. A 71 ans, l'élue affiche 159 000 abonnés sur Twitter, chiffre inférieur, certes, à Ségolène Royal par exemple (260 000), mais important pour une femme à la visibilité politique récente.

Dans ces tweets, Manuela Carmena rappelle sans cesse la dimension citoyenne, et de proximité, de son engagement. Elle affirme ainsi, lundi 8 juin, être plus intéressée par "les problèmes des riverains" que par les tractations en coulisses (de son élection, peut-on supposer).

Et, avant même le résultat du scrutin samedi, elle appellait déjà, sur Twitter, à faire la fête samedi soir à Madrid et à saluer en fanfare le départ de la maire sortante Ana Botella.