"Il y a différentes philosophies dans l’évaluation de la dangerosité d’un produit" : pourquoi n'arrive-t-on pas à savoir si le glyphosate est cancérogène ?

Franceinfo revient sur la polémique autour du glyphosate, qui ne serait pas cancérogène selon un sénateur, coauteur d'un rapport d'information parlementaire sur le sujet. Le rapport en question, lui, ne tranche pas sur la question.

Un agriculteur répand du glyphosate, le 15 juin 2015, à Bailleul (Nord).
Un agriculteur répand du glyphosate, le 15 juin 2015, à Bailleul (Nord). (PHILIPPE HUGUEN / AFP)
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"Le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge". Les propos de Pierre Médevielle, sénateur UDI de Haute-Garonne et coauteur d'un rapport d'information parlementaire sur le sujet, ont suscité la polémique lundi 13 mai. "Je ne vois aucune raison pour laquelle nous prendrions notre part de l'hystérie collective suscitée par une molécule dont on affirme qu'elle est cancérogène alors qu'en réalité, elle ne l'est pas", a-t-il déclaré dans une interview à La Dépêche du Midi. Cédric Villani, le vice-président de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) a tenu à remettre les pendules à l'heure. "Vous ne lirez pas cela dans le rapport car cela n'y a jamais été. C'est la conclusion que tire Pierre Médevielle à titre personnel", a-t-il affirmé.

>>>> Le glyphosate, "moins cancérogène que la charcuterie" ? Le rapport d'information moins tranché que l'avis de l'un de ses coauteurs

Mais que dit exactement le rapport qui sera dévoilé jeudi 16 mai ? Selon un extrait auquel franceinfo a eu accès, il ne tranche pas la controverse scientifique. Mais pourquoi est-ce si compliqué de trancher sur la dangerosité, ou non, de cet herbicide ? Franceinfo a posé la question à des spécialistes.

Des preuves difficiles à apporter

En comparant la dangerosité du glyphosate pour la santé à celle de la charcuterie, Pierre Médevielle est hors sujet, estime Pierre Souvet, président de l'association Santé Environnement France. "C'est comme si je disais à mes patients : 'Ecoutez, fumer, c’est très très dangereux, mais l’alcool c’est beaucoup moins dangereux, continuez à vous bourrer la gueule !'. Je ne sais pas si le message serait très intelligent", expliquet-il. Selon une étude publiée en octobre 2018 dans la revue médicale américaine JAMA Internal Medicine, des chercheurs français ont observé une diminution de 25% du risque de cancer chez les consommateurs réguliers d'aliments issus de l'agriculture biologique, souligne-t-il. "Alors évidemment, on ne va pas tous mourir parce qu’on a absorbé du glyphosate à l’instant", explique Pierre Souvet, car "tout le monde, même ceux qui pensent ne pas en manger, tout le monde est contaminé", poursuit-il.

Stéphane Foucart, journaliste au journal Le Monde, ajoute qu'il est très difficile d'avoir des preuves. Un argument que les industriels utilisent pour se défendre : "Quand vous exposez une très grande population à un produit actif comme le glyphosate, évidemment, il est très compliqué par la suite d’attribuer des maladies qui peuvent survenir des années après l’exposition. Donc formellement, oui, c’est très difficile de mettre en évidence des preuves et on pourra toujours construire des éléments de langage."

Des protocoles d'études hétérogènes

Il existe néanmoins de nombreuses études scientifiques sur le glyphosate, mais qui souvent ne sont pas indépendantes, ce que regrette Pierre Souvet, qui dénonce le fait que "souvent c'est l'industriel qui doit démontrer que le produit est toxique ou pas toxique". Ainsi, pour lui, "il faut renforcer les moyens des agences indépendantes pour qu'elles puissent mener leurs propres études."

L'évaluation "de façon sérieuse" de la nocivité d'un produit, "c'est un travail extrêmement compliqué, et qui vous mène en bateau", affirme de son côté Cédric Villani, vice-présidents de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Selon lui, "il y a différentes philosophies dans l’évaluation de la dangerosité d’un produit", ajoutant que "les notions de risques, de danger et de toxicité sont des nuances importantes". Des dizaines d'avis différents sont émis par des agences, selon des protocoles différents. Un sujet complexe "sur lequel il n'y a pas de conclusions".

Des lobbies qui entretiennent le flou

Pour José Bové, joint par franceinfo, les arguments utilisés par le sénateur Pierre Médevielle sont régulièrement utilisés par Monsanto "pour essayer de discréditer tous les rapports scientifiques". De la "propagande" pour le député européen. Une version à laquelle Stéphane Foucart ajoute : "Vous avez exactement cet élément de langage, qui a été activement promu par Monsanto à l’époque, qui se retrouve comme ça dans la bouche d’un parlementaire." Dans un communiqué qui lui a été envoyé en janvier 2016 par le cabinet de lobbying embauché à l’époque par Monsanto, le journaliste raconte avoir lu cette phrase : "Récemment, le centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé la viande rouge comme probablement cancérogène, et la viande transformée (jambon, charcuterie) comme cancérigène. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas manger ces aliments. En effet, le CIRC n’a pas pris en compte les données d’exposition, etc."

Un "enfumage pour perpétuer la confusion", selon Pierre Souvet. "Il y a sûrement des parlementaires tout à fait indépendants et de bonne foi mais certains entretiennent un doute, une confusion, une manipulation de l'opinion qui est à mon avis malvenue", accuse Pierre Souvet. "C'est troublant, surtout avec toutes les affaires qui sont sorties, le fichage de certains scientifiques, parlementaires et ONG sur le sujet, tout cela renforce notre trouble."